‹ Théâtre du Petit-Château (volume 2)Chapitre 63 sur 147 · JANE, GILBERT, JOSHUA FARNABY · texte numérisé non relu

JANE, GILBERT, JOSHUA FARNABY

JOSHUA

Je vous quitte ici , mes bons amis. U est nuit, et il faut que j'aille reprendre mon service de porte-clefs à la tour de Londres. Ah ! c'est que je ne sub pas libre comme vous, moi, voyez-vous? Un guichetier, ce n'est qu'une espèce de prisonnier. Adieu, Jane. Adieu, Gilbert. Mon Dieu, mes amis, que je suis donc heureux de vous voir heureux 1 Ah ça! Gilbert, à quand la noce?

GILBERT

Dans huit jours, n'est-ce pas, Jane?

JOSHUA

Sur ma foi! c'est après-demain la Noël. Voici le

jour des souhaits et des étrcnnes, mais je n'ai rien à

j \ous souhaiter. Il est impossible de désirer plus de

beauté à la -fiancée et plus d'amour au fiancé! Vous êtes

heureux I

GILBERT

Bon Joshua I Et toi, est-ce que tu n'es pas heureux?

i44 MARIE TUDOR.

Ni heurecx, ni malheureux. J'ai renoncé à tout, moi' Vois- tu, Gilbert,

(Il entr^ouvre son manteau et laisse Toir un trousseau de clefs qui

pend à sa ceinture.)

des clefs de prison qui vous sonnent sans cesse à la ceinture, cela parle, cela vous entretient de toutes sortes de pensées philosophiques. Quand j'étais jeune, j'étais comme un autre, amoureux tout un jour, ambitieux tout un mois, fou toute l'année. C'était sous le roi Henri VIII que j'étais jeune. Un homme singulier que ce roi Henri VHI. Un homme qui changeait de femmes, comme une femme change de robes. Il répudia la première, il fit couper la tête à la seconde, il fit ouvrir le ventre à la troisième ; quant à la quatrième, il lui fit grâce , il la chassa ; mais en revanche il fit couper la tète à la cinquième. Ce n'est pas le conte de Barbe-Bleue que je vous fais là, belle Jane, c'est l'histoire de Henri VIII. Moi, dans ce temps-là, je m'occupais de guerres de religion, je me battais pour l'un et pour l'autre. C'était ce qu'il y avait de mieux alors. La question d'ailleurs était fort épineuse. Il s'agissait d'être pour ou contre le pape. Les gens du roi pendaient ceux qui étaient pour, mais ils brûlaient ceux qui étaient contre. Les indifférents , ceux qui n'étaient ni pour ni contre, on les brûlait ou on les pendait, indifféremment. S'en tirait qui pouvait. Oui, la corde j non, le fagot; ni oui ni non, le fagot et la corde. Moi qui vous parle, j'ai senti le roussi bien souvent, et je ne suis pas sûr de n'avoir pas été deux ou trois fois dépendu. C'était un beau temps; à peu près pareil à celui-ci. Oui, je me battais pour tout cela. Du diable si je sais maintenant pour qui et

pour quoi je me battais. Si l'on me reparle de maître Luther et du pape Paul III, je hausse les épaules. Voistu, Gilbert, quaad on a des cheveux gris, il ne faut pas revoir les opinions pour qui l'on faisait la guerre et les femmes à qui l'on faisait l'amour à vingt ans. Femmes et opinions vous paraissent bien laides, bien vieilles, bien chétives, bien édentées, bien ridées, Lâen sottes. C'est mon histoire. Maintenant je suis retiré des affaires. Je ne suis plus soldat du roi, ni soldat du pape, je suis geôlier à la tour de Londres.' Je ne me bats plus pour personne, et je mets tout le monde sous clef. Je suis guichetier et je suis vieux; j'ai un pied dans une prison et l'autre dans la fosse, fîjgst yr^j gui ramasse les morceaux de tous les ministres et de tous les favoris qui se cassent chez ]a reine. C'est fort amusant. Et puis j'ai un petit enfant que j'aime, et puis vous deux que j'aime aussi, et si vous êtes heureux, je suis heureux!

GILBERT

En ce cas, sois heureux, Joshua! N'est-ce pas, Jane?

JOSHUÀ.

Moi, je ne puis rien pour ton bonheur, mais Jane peut tout : tu l'aimes ! je ne te rendrai même aucun service de ma vie. Tu n'es heureusement pas assez grand seigneur pour avoir jamais besoin du porte-clefs de la tour de Londres. Jane acquittera ma dette en même temps que la sienne. Car, elle et moi, nous te devons tout. Jane n'était qu'une pauvre enfant orpheline abandonnée : tu l'as recueillie et élevée. Moi, je me noyais un beau jour dans la Tamise : tu m'as tiré de l'eau.

GILBSRT.

A quoi bon toujours parler de cela, Joshua?

JOSHUÀ.

C'est pour dire que notre devoir, à Jane et à moi, est det'aimer, moi, comme un frère, elle,... — pas comme une sœur!

JANE

Non, comme une femme. Je vous comprends, Joshua.

(Elle retombe dans sa rêverie.) GILBERT, bas à Joshua.

Regarde-la, Joshua! n'est-ce pas qu'elle est belle et charmante, et qu'elle serait digne d'un roi? Si tu savais !* tu ne peux pas te figurer comme je l'aime !

JOSHUA

Prends garde, c'est imprudent; une femme, ça ne s'aime pas tant que ça; un enfant, à là bonne heure!

GILBERT

Que veux-tu dire ?

JOSHUA

Rien. — Je serai de votre noce dans huit jours. — J'espère qu'alors les affaires d'État me laisseront un peu de liberté et que tout sera fini.

GILBERT

Quoi? qu'est-ce qui sera fini?

JOSHUA

Ah ! tu ne t'occupes pas de ces choses-là, toi, Gilbert. Tu es amoureux. Tu es du peuple, et qu'est-ce que cela te fait les intrigues d'en haut, à toi qui es heureux en bas? Mais, puisque tu me questionnes, je te dirai qu'on espère que d'ici à huit jours, d'ici à vingt-quatre heures peut-être, Fabiano Fabiani sera remplacé près de la reine par un autre.

JOURNÉE I, SCÈNE lï. Mil

GILBERT

Qa^est-ce qae c'est que Fabiano Fabiani?

JOSHUA

C'est l'amant de la reine, c'est un favori très-célèbre et très-charmant, un favori qui a plus vite fait couper la tète à un homme qui lui déplaît qu'un bourgmestre flamand n'a mangé une cuillerée de soupe, le meilleur favori que le bourreau de la tour de Londres ait eu depuis dix ans. Car tu sais que le bourreau reçoit, pour chaque tète de grand seigneur, dix écus d'argent, et quelquefois le double, quand la tête est tout à fait considérable. ^ On souhaite fort la chute de ce Fabiani. — Il est vrai que dans mes fonctions à la Tour je n'entends guère gloser sur son compte que des gens d'assez mauvaise humeur, des gens à qui l'on doit couper le cou d'ici à un mois, des mécontents.

GILBERT

Que les loups se dévorent entre euxl que nous importe, à nous, la reine et le favori de la reine? n'est ce pas, Jane?

JOSHUA

Oh! il y a une fière conspiration contre Fabiani! s*il s'en tire, il sera heureux. Je ne serais pas surpris qu'il y eût quelque coup de fait cette nuit. Je viens de voir r6der par là maître Simon Renard tout rêveur.

GILBERT

Qu'est-ce que c'est que maître Simon Renard?

JOSHUA

Comment ne sais-tu pas cela ? c'est le bras droit de l'Empereur à Londres. La reine doit épouser le prince d'Espagne, dont Simon Renard est le légat près d'elle.

i48 MARIE TUDOR,

'La reine le hait, ce Simon Renard ; mais elle le craint, et ne peut rien contre Ini. Il a déjà devrait deux ou trois favoris. C'est son instinct de détruire les favoris. Il •nettoie le palais de temps en temps. Un homme subtil et très^malicieux, qui sait tout ce qui se passe, et qui

f creuse toujours deux ou trois étages d'intrigues souter* raines sous tous les éTénements. Quant à lordPaget, — ^e m'as-tu pas demandé aussi ce que c'était que lord Pagct? — c'est un gentilhomme délié, qui a été dans les •affaires sous Henri V1II« Il est membre du conseil étroit. Un tel ascendant que les autres ministres n'osent pas souffler devant lui* Excepté le chancelier cependant, mylord Gardiner, qui le déteste. Un homme violent, ce 'Gardiner, et très-bien né. Quant à Paget, ce n'est rien du tout. Le fils d'un savetier. Il va être fait baron Paget •de Beaudesert en StafPord.

GILBERT

Comme il vous débi te couramment toutes ces choses-r Àky ce Joshua!

JOSHUA

Pardieul à force d'entendre causer les prisonniers d'État.

(Simon BeBard pai^tt au fond da tliéâtre.)

— Vois-tu, Gilbert, Thèmme qui sait le mieux l'histoire de ce temps-ci, c'ean le guichetier de la tour de

Londres, i

4SI MON RENARD, qui a entende les dernières paroles, da fond

da thé^^e.

Vous vous trompez, mon rofitre, c'est le bourreau.

JOSHUA, bas i Jane let à Gilbert.

Reculons-nous un peu.

(Simon Renard s'éloigne lentement. •— Quand Simon Renard

a disparu.)

— C'est précisément maître Simon Renard.

GILBERT

Tous ces gens qui rôdent autour de ma maison me déplaisent.

JOSHUA

Que diable vient-il faire par ici? Il faut que je m'en, retourne vite ; je crois qu*il me prépare de la besogne. Adieu, Gilbert. Adieu, belle Jane. Je vous ai pourtant vue pas plus haute que cela !

GILBERT

Adieu, Joshua. — Mais, dis-moi, qu'est-ce que tu< caches donc là^ sons ton mauteaa?

JOSHUA

Ah! j'ai mon complot aussi, moi.

GILBERT

Quel complot?

Ohl amoureux qui oubliez tout! je viens de vous rappeler que c'était après-demain le jour des étrennes et des cadeaux. Les seigneurs complotent une surprise à Fabiani ; moi, je complote de mon côté. La reine va sedonner peut-être un favori tout neuf. Moi, je vais donner une poupée à mon enfant.

(Il tire une poupée de dessons son manteau.)

— Toute neuve aussi. — Nous verrons lequel des deux aura le plus vite brisé son joujou. — Dieu vous garde,. mes amis !

GILBERT

Au revoir, Joshua.

(Joshna t*éloigiieé Gilbert jpmmd la- main de Jane et la baise

avec pauiuii,}

JOSHUA, aa fond da théâtre.

Oh ! que la Providence est grande ! elle donne à chacun son jouet, la poupée à l'enfant, Tenfant à l'homme, l'homme à la femme, et la femme au diable!

(Il sort.)

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