Tume 1, 4* époque, maison de Souube
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symbole palpitant et complet de l'expiation ; mettre sur la tête de Taïeul le crime de Gain, dans le cœur du père les instincts de Nemrod, dans l'âme du fils les vices de Sardanaple ; et laisser entrevoir que le petit-fils pourra bien un jour commettre le crime tout à la fois par passion comme son bisaïeul, par férocité comme son aïeul et par corruption comme son père ; montrer l'aïeul soumis à Dieu, et le père soumis à l'aïeul ; relever le premier par le repentir et le second par la piété filiale , de sorte que l'aïeul puisse être auguste et que le père puisse être grand, tandis que les deux générations qui les suivent, amoindries par leurs vices croissants, vont s'enfonçant de plus en plus dans les ténèbres. Poser de cette façon devant tous, et rendre visible à la foule cette grande échelle morale de la dégradation des races qui devrait être l'exemple vivant éternellement dressé aux yeux de tous les hommes, et qui n'a été jusqu'ici entrevue, hélas ! que par les songeurs et les poètes ; donner une figure à cette leçon des sages; faire de cette abstraction philosophique une réalité dramatique, palpable, saisissante, utile.
Voilà la première partie, et, pour ainsi parler, la première face de Tidée qui lui vint. Du reste, qu'on ne lui suppose pas la présomption d*exposer ici ce qu'il croit avoir fait; il se borne à expliquer ce qu'il a voulu faire. Cela dit une fois pour toutes, continuons.
Dans une famille pareille, ainsi développée à tous les regards et à tous les esprits, pour que l'enseignement boit entier, deux grandes et mystérieuses puissances iloivent intervenir, la fatiilité et la providence : la fatalité qui veut punir, la providence qui veut pardonner. Quand l'idée qu'on vient de dérouler apparut à l'auteur,
il songea sur-le-champ que cette double intervention était nécessaire à la moralité de Tœuvre. II se dit qu'il fallait que dans ce palais lugubre, inexpugnable, joyeux et tout-puissant, peuplé d'hommes de guerre et d'hommes de i)laisir, regorgeant de princes et de soldats, on vît errer, entre les orgies des jeunes gens et les sombres rêveries des vieillards, la grande figure de la servitude; qu'il fallait que cette figure fût une femme, car la femme seule, flétrie dans sa chair comme dans son âme, peut représenter l'esclavage complet ; et qu'enfin il fallait que cette femme, que cette esclave, vieille, livide, enchaînée, sauvage, comme la nature qu'elle contemple sans cesse, farouche comme la vengeance qu'elle médite nuit et jour, ayant dans le cœur la passion des ténèbres, c'est-à-dire la haine, et dans l'esprit la science des ténèbres, c'est-à-dire la magie, personnifiât la fatalité. Il se dit d'un autre côté que, s'il était nécessaire qu'on vit la servitude se traîner sous les pieds des burgraves, il était nécessaire aussi qu'on vit la souveraineté éclater au-dessus d'eux; il se dit qu'il fallait qu'au milieu de ces princes bandits un empereur apparût ; que dans une œuvre de ce genre, si le poète avait le droit, pour peindre l'époque, d'emprunter à l'histoire ce qu'elle enseigne, il avait également le droit d'employer, pour faire mouvoir ses personnages, ce que la légende autorise; qu'il serait beau peut-être de réveiller pour un moment et de faire sortir des profondeurs mystérieuses oh il est enseveli le glorieux messie militaire que l'Allemagne attend encore, le dormeur impérial de Kaiserslautem, et de jeter, terrible et foudroyaint, au milieu des géants du Rhin, le Jupiter du douzième siècle, Frédéric Barberousse. Enfin, il se dit qu'il y aurait peut-
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être quelque grandeur, tandis qu'une esclave représen-* terait la fatalité, à ce qu'un empereur personnifiât la providence. Ces idées germèrent dans son esprit, et il pensa qu'en disposant de la sorte les figures par lesquelles se traduirait sa pensée, il pourrait, au dénoûment, grande et morale conclusion, à son sens du moins, faire briser la fatalité par la providence, l'esclave par l'empereur, la haine par le pardon.
Comme, dans toute œuvre, si sombre qu'elle soit, il faut un rayon de lumière, c'est-à-dire un rayon d'amour, il pensa encore que ce n'était point assez de crayonner le contraste des pères et des enfants, la lutte des burgraves et de l'empereur, la rencontre de la fatalité et de la providence ; qu'il fallait peindre aussi et surtout deux cœurs qui s'aiment; et qu'un couple chaste et dévoué, pur et touchant, placé au centre de l'œuvre, et rayonnant à travers le drame entier, devait être l'âme de toute cette action.
Car c*est là, à notre avis, une condition suprême. Quel que soit le drame, qu'il contienne une légende, une histoire ou un poëme, c'est bien; mais qu'il contienne avant tout la nature et l'humanité. Faites, si vous le voulez, c'est le droit souverain du poète, marcher dans vos drames des statues; faites-y ramper des tigres; mab, entre ces statues et ces tigres, mettez des hommes. Ayez la terreur, mais ayez la pitié. Sous ces griffes d'acier, sous ces pieds de pierre, faites broyer le cœur humain.
Ainsi l'hbtoire, la légende, le conte, la réalité, la nature, la famille, Tamour, des mœurs naïves, des physionomies sauvages, les princes, les soldats, les aventuriers, les rois, des patriarches comme dans la Bible,
des chasseurs d'hommes comme dans Homère , des titans comme dans Eschyle, tout s'offrait à la fois à rimagination éblouie de l'auteur dans ce vaste tableau à peindre, et il se sentait irrésistiblement entraîné vers Tœuvre qu'il rêvait, troublé seulement d'être si peu de chose, et regrettant que ce grand sujet ne rencontrât pas un grand poëte. Car là il y avait, certes, l'occasion d*une création majestueuse ; on pouvait, dans un sujet pareil, mêler à la peinture d'une famille féodale la peinture d'une société héroïque, toucher à la fois des deux mains au sublime et au pathétique, commencer par répopée et finir par le drame.
Après avoir, comme il vient de l'indiquer, et sans se dissimuler d'ailleurs son infériorité , ébauché ce poëme dans sa pensée, l'auteur se demanda quelle forme il lui donnerait. Selon lui, le poëme doit avoir la forme même du sujet. La règle : Neve minor^ neu sit quinto^ etc., n'a qu'une valeur secondaire à ses yeux. Les Grecs ne s'en doutaient pas, et les plus imposants chefs-d'œuvre de la tragédie proprement dite sont nés en dehors de cette prétendue loi. La loi véritable, la voici : tout ouvrage de l'esprit doit naître avec la coupe particulière et les divisions spéciales que lui donne logiquement l'idée qu'il renferme. Ici, ce que l'auteur voulait placer et peindre, au point culminant de son œuvre, entre Barberousse et Guanhumara, entre la providence et la fatalité, c'était l'âme du vieux burgrave centenaire Job le Maudit, cette àme qui, arrivée au bord de la tombe, ne mêle plus à sa mélancolie incurable qu'un triple sentiment : la maison, l'Allemagne, la famille. Ces trois sentiments donnaient à l'ouvrage sa division naturelle. L'auteur résolut donc de composer son drame en trois parties.
Et, en effet, si Ton veut bien remplacer nn moment en esprit leb titres actuels de ces trois actes, lesquels n'en expriment que le fait extérieur, par des titres plus métaphysiques qui en révéleraient la pensée intérieure, on ▼erra que chacune de ces trois parties correspond à Tun des trois sentiments fondamentaux du vieux chevalier allemand : maison, Allemagne, famille. La première partie pourrait être intitulée VHospitalité; la deuxième, la Patrie; la troisième, la Paternité.
La division et la forme du drame une fois arrêtées, l'auteur résolut d'écrire sur le frontispice de l'œuvre, quand elle serait terminée, le mot trilogie. Ici, comme ailleurs, trilogie signifie seulement et essentiellement poëme en trois chants, ou drame en trois actes. Seule-* ment, en l'employant, Fauteur voulait réveiller un grand souvenir, glorifier autant qu'il était en lui, par ce tacite hommage, le vieux poëte de VOrestie, qui, méconnu de ses contemporains , disait avec une tristesse fière : Je consacre mes œuvres au temps; et aussi peut-être indiquer au public, par ce rapprochement bien redoutable d'ailleurs, que ce que le grand Eschyle avait fait pour les titans, il osait, lui, poète malheureusement trop au-dessous de cette magnifique tâche, essayer de le faire pour les burgravcs.
Du reste, le public et la presse, cette voix du public, lui ont généreusement tenu compte, non du talent, mais de l'intention. Chaque jour cette foule sympathique et intelligente qui accourt si volontiers au glorieux théâtre de Corneille et de Molière vient chercher dans cet ouvrage, non ce que l'auteur y a mis, mais ce qu'il a du moins tenté d'y mettre. Il est fier de l'attention persistante et sérieuse dont le public veut bien entourer ses
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travaux, si insuiOBsants qu'ils soient, et, sans répéter ici ce qu'il a déjà dit ailleurs, il sent que cette attention est pour lui pleine de responsabilité. Faire constamment effort vers le grand, donner aux esprits le vrai, aux âmes le beau, aux cœurs Tamour, ne jamais offrir aux multitudes un spectacle qui ne soit une idée, voilà ce que le poète doit au peuple. La comédie même, quand elle se mêle au drame, doit contenir une leçon et avoir sa pbilosophie. De nos jours, le peuple est grac^d ; pour être compris de lui, le poète doit être sincère. Rien n'est plus voisin du grand que l'honnête.
Le théâtre doit faire de la pensée le pain de la foule.
Un mot encore, et il a fini. Les Bur graves ne sont point, comme l'ont cru quelques esprits, excellents d'ailleurs, un ouvrage de pure fantaisie, le produit d'un élan capricieux de l'imagination. Loi a de là : si une œuvre aussi incomplète valaitla peine d'être discutée à ce point, on surprendrait peut-être beaucoup de personnes en leur disant que, dans la pensée de l'auteur, il y a eu tout autre chose qu'un caprice de l'imagination dans le choix de ce sujet, et, qu'il lui soit permis d'ajouter, dans le choix de tous les sujets qu'il a traités jusqu'à ce jour. En effet, il y a aujoui d'hui une nationalité européenne, comme il y avait, du temps d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, une nationalité grecque. Le groupe entier de la eivilisalion, quel qu'il fût et quel qu'il soit, a toujours été la grande patrie du poète. Pour Eschyle, c'était la Grèce ; pour Virgile, c'était le monde romain, pour nous, c'est l'Europe. Partout où est la lumière, Tintelligence se sent chez elle et est chez elle. Ainsi, toute proportion gardée, et en supposant qu'il soit permis de comparer ce qui est petit à ce qui est grand, si
Eschyle, en racontant la chute des titans, faisait jadis pour la Grèce une œuvre nationale, le poète qui raconte la lutte des Burgraves fait aujourd'hui pour* l'Europe une œuvre également nationale, dans le même sens et avec la même signification. Quelles que soient les antipathies momentanées et les jalousies de frontières, toutes les nations policées appartiennent au même centre et sont indissolublement liées entre elles par une secrète et profonde unité. La civilisation nous fait à tous les mêmes entrailles, le même esprit, le même but, le même avenir. D'ailleurs, la France, qui prête à la civilisation même sa langue universelle et son initiative souveraine; la France, lors même que nous nous unissons à l'Europe dans une sorte de grande nationalité, n'en est pas moins notre première patrie, comme Athènes était la première patrie d'Eschyle et de Sophocle. Ils étaient Athéniens comme nous sommes Français, et nous sommes Européens comme ils étaient Grecs.
Ceci vaut la peine d'être développé. L'auteur le fera peut-être quelque jour. Quand il l'aura fait, on saisira mieux Tensemble des ouvrages qu'il a produits jusqu'ici ; on en pénétrera la pensée; on en comprendra la cohésion. Ce faisceau a un lien. En attendant, il le dit et il est heureux de le redire, oui, la civilisation tout entière est la patrie du poère. Celte patrie n'a d'autre frontière que la ligne sombre et fatale où commence la barbarie. Un jour, espérons-le, le globe entier sera civilisé, tous les points de la demeure humaine seront éclairés, et alors sera accompli le magnifique rêve de l'intelligence ; avoir pour patrie le monde et pour nation l'humanité,
26 mars «8i3.
PERSONNAGES
JOB, burgraye de Beppenheff.
MAGNUS, fils de Jt^b, bnrgrave Wardeck.
HATTO, fils de Magnus, marquis de Vérone^ bnrgraye u« ^('i'it;,
GORLOIS, fi!» de Ilatto (l)iitard), bargr^ive de Sareck.