‹ Théâtre du Petit-ChâteauChapitre 138 sur 210 · FIN DE LA NOTE · texte numérisé non relu

FIN DE LA NOTE

Au temps d'Eschyle, la Thessalie était un lien sinistre, Il y avait en là autrefois des géants; il y avait là maintenant des fantômes. Le voyageur qui se hasardait au delà de Delphes et qui franchissait les forêts vertigineuses du mont Gnémis croyait voir partout, la nuit venue, s'ouvrir et flamboyer Vœïl des cyclopes ensevelis dans les marais du Sperchius. Les trois mille océanides éplorées lui apparaissaient en foule dans les nuées audessus du Pinde ; dans les cent vallées de l'Œta il retrouvait l'empreinte profonde et les coudes horribles des cent bras des hécatonchires tombés jadis sur ces rochers; il contemplait avec une stupeur religieuse la trace des ongles crispés d'Encelade sur le flanc du Pélion.Il n'apercevait pas à l'horizon l'immense Prométhée couché, comme une montagne sur une montagne, sur des sommets entourés de tempêtes, caries dieux avaient rendu Prométhée invisible; mais, à travers les branchages des vieux chênes, les gémissements du colosse arrivaient jusqu^à lui, passant ; et il entendait par intervalles le monstrueux vautour essuyer son bec d'airain

anx granits sonores du mont Othrys . Par moments, un grondement de tonnerre sortait du mont Olympe, et dans ces instants-là le voyageur épouvanté voyait se soulever au nord, dans les déchirures des monts Cambuniens, la tête difforme du géant Hadès, dieu des ténèbres intérieures; à l'Orient, au delà du mont Ossa, il entendait mugir Céto, la femme-baleine ; et à FOccident, par-dessus le mont Gallidrome, à travers la mer des Alcyons, un vent lointain, venu de la Sicile, lui apportait Taboiement vivant et terrible du gouffre Scylla. Les géologues ne voient aujourd'hui dans la Thessalie bouleversée que la secousse d'un tremblement de terre et le passage des eaux diluviennes ; mais, pour Eschyle et ses contemporains, ces plaines ravagées, ces forêts déracinées, ces blocs arrachés et rompus, ces lacs changés en maraby ces montagnes renversées et devenues informes, c'était quelque chose de plus formidable encore qu'une terre dévastée par un déluge ou remuée par les volcans : c'était Teffrayant champ de bataille oh. les Titans avaient lutté contre Jupiter.

Ce que la Fable a inventé, Thistoire le reproduit parfois. La fiction et la réalité surprennent quelquefois notre esprit par les parallélismes singuliers qu'il leur découvre. Ainsi, — pourvu néanmoins qu'on ne cherche pas dans des pays et dans des faits qui appartiennent à l'histoire ces impressions surnaturelles, ces grossissements chimériques que Tœil des visionnaires prête aux faits purement mythologiques ; en admettant le conte et la légende, mais en conservant le fond de réalité humaine qui manque aux gigantesques machines de la fable antique, — il y a aujourd'hui en Europe un lieu qui, toute proportion gardée, est pour nous, au point

de vue poétique, ce qu'était la Thessalîe pour Eschyle, c'est-à-dire un champ de bataille mémorable et prodigieux. On devine que nous voulons parler des bords du Rhin. Là, en effet, comme en Thessalie, tout est foudroyé, désolé, arraché, détruit; tout porte Tempreinte d'une guerre profonde, acharnée, implacable. Pas un rocher qui ne soit une forteresse, pas une forteresse qui ne soit une ruine; l'extermination a passé par là; mais cette extermination est tellement grande, qu'on sent que le combat a dû être colossal. Là, en effet, il y a six siècles, d'autres titans ont lutté contre un autre Jupiter : ces titans, ce sont les Burgraves ; ce Jupiter, c'est l'empereur d'Allemagne.

Celui qui écrit ces lignes, — et qu'on lui pardonne d'expliquer ici sa pensée, laquelle a été d'ailleurs si bien comprise, qu'il est presque réduit à redire aujourd'hui ce que d'autres ont déjà dit avant lui et beaucoup mieux que lui ; — celui qui écrit ces lignes avait depuis longtemps entrevu ce qu'il y a de neuf, d'extraordinaire et de profondément intéressant pour nous, peuples nés du moyen âge, d^ns cette guerre des titans modernes, moins fantastique, mais aussi grandiose peut-être (^ la guerre des titans antiques. Les titans sont des mythes, les burgraves sont des hommes. Il y a un abîme entre nous et les titans, fils d'Uranus et de Ghê ; il n'y a entre les burgraves et nous qu'une série de générations; nous, nations riveraines du Rhin, nous venons d'eux; ils sont nos pères. De là entre eux et nous cette cohésion intime, quoique lointaine, qui fait que, tout en les admirant parce qu'ils sont grands, nous les comprenons parce qu'ils sont réels. Ainsi la réalité qui éveille l'intérêt, la grandeur qui donne la poébie, la

nouveauté qui passionne la foule, voilà sous quel triple aspect la lutte des burgraves et de l'empereur pouvait s'offrir à Pimagination d'un poëte.

L'auteur des pages qu'on va lire était déjà préoccupé de ce grand sujet, qui dès longtemps, nous venons de le dire, sollicitait intérieurement sa pensée, lorsqu'un hasard, il y a quelques années, le conduisit sur les bords du Rhin. La portion du public qui veut bien suivre ses travaux avec quelque intérêt a lu peut-être le livre intitulé le Rhin^ et sait par conséquent que ce voyage d'un passant obscur ne fut autre chose qu'une longue et fantasque promenade d'antiquaire et de rêveur.

La vie que menait l'auteur dans ces lieux peuplés de souvenirs, on se la figure sans peine. Il vivait là, il doit en convenir, beaucoup plus parmi les pierres du temps passé que parmi les hommes du temps présent. Chaque jour, avec cette passion que comprendront les archéologues et les poètes, il explorait quelque ancien édifice démoli.. Quelquefois c'était dès le matin; il allait, il gravissait la montagne et la ruine, brisait les ronces et les épines sous ses talons, écartait de la main les rideaux de lierre, escaladait les vieux pans de mur, et là, seul, pensif, oubliant tout, au milieu du chant des oiseaux, sous les rayons du soleil levant, assis sur quelque basalte verte de mousse ou enfoncé jusqu'aux genoux dans les hautes herbes humides de rosée, il déchiffrait une inscription romane ou mesurait l'écartement d'une ogive, tandis que les broussailles de la ruine, joyeusement remuées par le vent au-dessus de sa tête, faisaient tomber sur lui une pluie de fleurs. Quelquefois c'était le soir; au moment où le crépuscule ôtait leur forme aux collines et donnait au Rhin la blancheur sinistre de

Tacier, îl prenait, lui, le sentier de la montagne, coupé de temps en temps par quelque escalier de lave et d'ardoise, et il montait jusqu'au burg démantelé. Là, seul comme le matin, plus seul encore, car aucun chevrier n'oserait se hasarder dans des lieux pareils à ces heures que toutes les superstitions font redoutables, perdu dans l'obscurité, il se laissait aller à cette tristesse profonde qui vient au cœur quand on se trouve, à la tombée du soir, placé sur quelque sommet désert, entre les étoiles de Dieu, qui s'allument splendidement au* dessus de notre tète, et les pauvres étoiles de Thomme, qui s'allument aussi, elles, derrière la vitre misérable des cabanes, dans l'ombre, sous nos pieds. Puis, l'heure passait, et quelquefois minuit avait sonné à tous les clochers de la vallée, qu'il était encore là, debout dans quelque brèche du donjon, songeant, regardant, examinant l'attitude de la ruine, étudiant, témoin importun peutêtre, ce que la nature fait dans la solitude et dans les ténèbres; écoutant, au milieu du fourmillement des animaux nocturnes, tous ces bruits singuliers dont la légende a fait des voix : contemplant,- dans l'angle des salles et dans la profondeur des corridors, toutes ces formes vaguement dessinées par la lune et par la nuit, dont la légende a fait des spectres. — Comme on le voit, ses jours et ses nuits étaient pleins de la même idée ; et il t&chait de dérober à ces ruines tout ce qu'elles peuvent apprendre à un penseur.

On comprendra aisément qu'au milieu de ces contemplations et de ces rêveries les burgraves lui soient revenus à l'esprit.' Nous le répétons, ce que nous avon> dit en commençant de la Thessalie, on peut le dire du Rhin : il a eu jadis des géants, il a aujourd'hui des

2(à8 LES BURGRAVES.

fantômes. Ces fantômes apparurent à l'antear. Des châteaux qui sont sur ces collines, sa méditation passa aux châtelains qui sont dans la chronique^ dans la légende et dans l'histoire. Il avait sous les yeux les édifices, il essaya de se figurer les hommes; du coquillage on peut conchire le mollusque, de la maison on peut conclure l'habitant. Et quelles maisons que les burgs du Rhin I et quels habitants que les burgraves ! Ces grands cheyaliers avaient trois armures : la première était faite de courage, c'était leur cœur; la deuxième d'acier, c'était leur yétement ; la troisième de granit, c'était leur forteresse.

Un jour, comme l'auteur venait de visiter les citadelles écroulées qui hérissent le Wisperthal, il se dit que le moment était venu. Il se dit, sans se dissimuler le peu^qu'il est et le peu qu'il vaut, que de ce voyage il fallait tirer une œuvre, que de cette poésie il fallait extraire un poëme. L'idée qui se présenta à lui n'était pas sans quelque grandeur, il le croit. La voici:

Reconstruire par la pensée, dans toute son ampleur et dans toute sa puissance, un de ces châteaux où les burgraves, égaux aux princes, vivaient d'une vie presque royale. Jux douzième et treizième siècles^ ditKohlrausch, le titre de burgrape prend rang immédiatement audessous du titre de roi^. Montrer dans le burg les trois choses qu'il contenait : une forteresse, un palais, une caverne ; dans ce burg, ainsi ouvert dans toute sa réalité à Tœil étonné du spectateur, installer et faire vivre ensemble et de front quatre générations, l'aïeul, le père, le fils, le petit-fils ; faire de toute cette famille comme le

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