‹ Théâtre du Petit-ChâteauChapitre 191 sur 210 · PARTIE III , SCÈNE I · texte numérisé non relu

PARTIE III , SCÈNE I

Et comment a fini, rude et fière secousse.

Le grand duel du vieux Jub et du vieux Barberousse.

Demain, je n'aurai plus de fils, plus de vassaux.

Adieu la lutte immense ! adieu les noirs assauts !

Adieu gloire 1 Demain, j'entendrai, si j'écoute «

Les passants me railler et rire sur la route ;

Et tous verront ce Job, qui, cent ans souverain.

Pied à pied défendit chaque roche du Rhin,

— Job qui, malgré César, malgré Rome, respire, —

Vaincu, rongé vivant par l'aigle de TErapire,

Et, colosse gisant dont on peut s'approcher.

Cloué, dernier burgrave, à son dernier rocher !

(Il se lève.)

Quoi! c*est le comte Job ! quoi, c'est moi qui succombe ! . . . Silence y orgueil I tais-toi du moins dans cette tombe !

(Il promène ses regards autour de lui.)

C'est ici, sous ces murs qu'on dirait palpitants,

Qu'en une nuit pareille... — Oh! voilà bien longtemps,

Et c'est toujours hier ! Horreur !

(Il retombe sur le banc de pierre, se cache le visage de ses deux main

et pleure.)

Sous cette voûte, Depuis ce jour, mon crime a sué goutte à goutte Cette sueur de sang qu'on nomme le remords.

C'est ici que je parle à l'oreille des morts. Depuis lors l'insomnie, ô Dieu ! des nuits entières, M'a misses doigts de plomb dans le creux des paupières ; Ou si je m'endormais, versant un sang vermeil. Deux ombres traversaient sans cesse mon sommeil.

(Se levant et 8*avançant sur le devant de la scène.)

Le monde m'a cru grand; dans l'oubli du tonnerre, Ces monts ont vu blanchir leur bandit centenaire;

L^ Europe m'admirait debout sur nos sommets ; Mais, quoi que puisse faire un meurtrier, jamais Sa conscience en deuil n'est dupe de sa gloire. Les peuples me croyaient ivre de ma victoire ; Mais la nuit , — chaque nuit 1 et pendant soixante ans ! — Morne, ici je pliais mes genoux pénitents I Mais ces murs, noir repli de ce burg si célèbre, Voyaient l'intérieur indigent et funèbre De ma fausse grandeur, pleine de cendre, hélas 1 Les clairons devant moi jetaient de longs éclats; rétais puissant; j'allais, levant haut ma bannière, Comte chez Tempereur, lion dans ma tannière ; Mais, tandis qu'à mes pieds tout n'était que néant, i Mon crime, nain hideux, vivait en moi, géant. Riait quand on louait ma tète vénérable.

Et, me mordant au cœur, me criait : « Misérable ! »

(Levant les mains au ciel.)

Donato ! Ginevra ! victimes ! ferez- vous

Grâce à votre bourreau, quand Dieu nous prendra tous?

Oh 1 frapper sa poitrine, à genoux sur la pierre,

Pleurer, se repentir, vivre l'àme en prière,

Cela ne suffit pas. Rien ne m'a pardonné !

Non ! je me sais maudit, et je me sens damné !

(Il se rassied.)

J'avais des descendants et j'avais des ancêtres;

Mon burg est mort ; mon fils estvieux; ses fils sont traîtres;

Mon dernier-né I — je l'ai perdu ! — dernier trésor !

Otbcrtet Régina, ceux que j'aimais encor,

— Car l'àme aime toujours, parce qu'elle est divine, —

Sont dispersés sans doute au vent de ma ruine.

Je viens les rechercher, tous deux ont disparu.

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