‹ Théâtre du Petit-ChâteauChapitre 57 sur 210 · BOIT CE9AR · texte numérisé non relu

BOIT CE9AR

Oh! malheureux r

Écoute.

Je Tattends tous les jours au passage. Je sins Comme ua fou ! Oh ! sa rie est un tissu d'ennuis, A cette pauvre femme! — Oui, chaque nuit j'y songe. — Vivre dans, cette cour de haine et de mensonge, Mariée à ce roi qui passe tout son temps A chasser! Imbécile ! — un sot! vieux à trente ans! Moins qu'un homme ! à régner comme à vivre- inhabile !

— Famille q ai s' en. va : le père était débile- Au point qu'il ne pouvait tenir un parchemin.

— Oh! si belle et si jeune, avoiir donné sa main A ce roi Charles Deux ! EUe ! Quelle misère !

— Elle va tous les soirs chez les sœurs du Rosaire, Tu sais ? en remontant la rue Ortaleza.

Comment cette démence en mon cœur s'amassa,.

Je l'ignore ; niais, juge : elle aime une fleur bleue D'Allemagne. . . . — Je fais chaque jour une lieue. Jusqu'à Caramanchel, pour avoir de ces fleurs.. J'en ai cherché partout sans en trouver ailleurs f J'en compose un bouquet ; je prends les plus jolies..... — Oh ! mais je te dis là des choses, des folies I — Puis à minuit, au parc royal, comme un voleur, Je me glisse et je vais déposer cette fleur Sur son banc favori. Même hier, j'osai mettre

Dans le bouquet, - vraiment, i)Iains-nioi, frère, -unelettre. La nuit pour parvenir jusqu'à ce banc, il faut Franchir les murs du parc, et je rencontre en haut Ces broussailles de fer qu'on met sur les murailles. Un jour j'y laisserai ma chair et mes entrailles. Trouve-t-elle mes fleurs, ma lettre, je ne sai. Frère, tu le vois bien, je suis un insensé.

DON CESAR

Diable ! ton algarade a son danger. Prends garde ! Le comte d'Onate, qui l'aime aussi, la garde Kt comme un majordome et comme un amoureux.

Quelque reître, une nuit, gardien peu langoureux, Pourrait bien, frère, avant que ton bouquet se fane, Te le clouer au cœur d'un coup de pertuisane. — Mais quelle idée ! aimer la reine ! ah çà, pourquoi ? Gomment diable as-tu fait?

RUy BLAS, avec emportement.

Est-ce que je sais, moi !

— Oh ! mon âme au démon ! je la vendrais pour être Un des jeunes seigneurs que, de cette fenêtre. Je vois en ce moment, comme un vivant affront! Entrer, la plurae au feutre et l'orgueil sur le front! Oui, je me damnerais pour dépouiller ma chaîne. Et pour pouvoir comme eux m'approcher de la reine Avec un vêtement qui ne soit pas honteux !

Mais, ô rage! être ainsi, près d'elle ! devant eux! En livrée ! un laquais! être un laquais pour elle! Ayez pitié de moi, mon Dieu !

(Se rapprocliant de don César.)

Je me rappelle....

Ne demandais-tu pas pourquoi je l'aime ainsi, Et depuis quand?... Un jour.... Mais à quoi bon ceci.^

ACTK I, SCÈNE III. 109

C*est vrai, je t'ai toujours connu cette manie ! Par mille questions tous mettre à l'agonie !

Demander où? comment? quand? pourquoi? Mon sang bout! Je l'aime follement; je Paime ! voilà toht.

Là, ne te fâche pas.

RUY BLAS, tombant épuisé et pâle sur le faatenii.

Non, je souffre, — Pardonne; # Ou plutôt, va, fuis-moi. Va-t'en, frère, abandonne Ce misérable fou qui porte avec effroi Sous l'habit d'un valet les passions d'un roi I

DON CESAR, lui posant la maki sar Fépanle.

Te fuir! — moi qui n'ai pas souffert, n'aimant personne, Moi, pauvre grelot vide où manque ce qui sonne, Gueux, qui vais mendiant l'amour je ne sais où, A qui de temps en temps le destin jette un sou ; Moi, cœur éteint, dont l'âme, hélas ! s'est retirée, Du spectacle d'hier affiche déchirée.

Vois-tu, pour cet amour dont tes regards sont pleins , Mon frère, je t'envie autant que je te plains! — Ruy Blas ! —

(Moment de silence, lis se tiennent les mains serrées en se regardant tous les deux avec une expression de tristesse et d'umitié confiante.)

(ICntre don SiiIIuste. Il s*uvunce à pns lents, fixant un regard d'attention profonde sur don César et Ruy Bla«, qui ne le voient pas. Il tient d'une main un chapeau et une épce, qu'il dépose en entraul sur un fauteuil, et de l'autre une bourse qu'il apporte sur la table.)

DON SALLUSTE , à don César.

Voici l'argent.

(A la voix de don Salluste, Ruy Blas se lève comme réveillé en sursaut, et se tient debout, les yeux baissés, dans l'attitude du respect.)

DON CESAR, à part, regardant don Sallnste de travers.

Hum 1 le diable m'eniporte I

Cette sombre figure écoutait à la porte.

Bah ! qu^ importe, après tout 1

(Hant à don Sallaste.)

« Don Salluste, mercL

(Il oavre la bourse, la répand sur la table et remue avec joie les ducats, quMl range en piles sur le tapis de velours. Pendant qu'il les compte, don Salluste va au fond du théâtre en regardant derrière lui s'il n'éveille pas l'attention de d(m Césiir. Il ouvre la petite porte de droite. A un signe qu'il fait, trois alguazils armés d'épées et vêtus de noir en sortent. Don Salluste leur montre mystérieusement don César. Kuy Blas se tient immobile et debout près de la table comme une statue, sans rien voir ni rien «entendre.)

DON SALLUSTE , bas , anx algaazûs.

Vous allez suivre , alors qu'il sortira d'ici , L'homme qui comrpte là de l'argent. — En silence Vous vous emparerez de lui. — Sans violence. — Vous l'irez embarquer, par le plus court chemin, A Dénia. —

(Il leur remet un parchemin scellé.)

Voici Tordre écrit de ma main. — Enfin, sans écouler sa plainte chimérique, Vous le vendrez en mer aux corsaires d'Afrique. Mille piastres pour vous. Faite vite à présent!

(Les trois alguazils s'inclinent et sortent.) DON CESAR , acbevant de ranger ses dacats.

Rien n'est plus gracieu.\ et plus divertissant Que des écus à soi qu'on met en équilibre.

(Il fait deux parts égales et se tourne vers Euy Blas.)

Frère, voici ta part.

Comment ? DON CESAR, lui montrant nne des deux piles d^or^

Prends! viens! sois libre!

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