ACTE III, SGËNE II. i
Hélas! les paysans qui sont dans la campagne
Insultent en passant la voitore du roi ;
Et lui, \otre seigneur, plein de deail et d'effroi.
Seul, dans TEscurial» avec les morts qu'il foule,
Courbe son front pensif sur qui l'empire croule!
— Voilà! — L'Europe, hélas ! écrase du talon " Ç
Ce pays qui fut pourpre et n'est plus que haillon ! '
L'État s*est miné dans ce siècle funeste.
Et vous vous disputez à qui prendra le reste!
Ce grand peuple espagnol, aux membres énervés.
Qui s'est couché dans l'ombre et sur qui vous vivez,
Expire dans cet antre où son sort se termine ,
Triste comme un lion mangé parla vermine!
— Charles-Quint, dans ces temps d'opprobre et de terreur.
Que fais-tu dans ta tombe j ô puissant empereur!
Oh ! lève-toi ! viens voir : — les bons font place aux pires;
Ce royaume effrayant, fait d'un amas d'empires,
Penche. • . . Il nous faut ton bras : au secours, Charles-Quint,
Car r Espagne se meurt, car l'Espagne s'éteint !
Ton globe, qui brillait dans ta droite profonde,
Soleil éblouissant qui faisait croire au monde
Que le jour désormais se levait à Madrid,
Maintenant, astre mort, dans l'ombre s'amoindrit.
Lune aux trois quarts rongée et qui décroît encore.
Et que d'un autre peuple effacera l'aurore !
Hélas 1 ton héritage est en proie aux vendeurs.
Tes rayons, ils en font des piastres 1 Tes splendeurs,
On les souille ! — O géant! se peut-il que tu dormes? —
On vend ton sceptre au poids ! un tas de nains difformes*
Se taillent des pourpoints dans ton manteau de roi \
Et l'aigle impérial, qui, jadis, sous ta loi ,
rouvrait Je monde entier de tonnerre et de flamme.
Cuit, pauvre oiseau plumé , dans leur marmite infâme!
(Les conseillers se taisent consternés. Seuls, le marqais de Priego et le comte de Camporeal redressent la tète et regardent Ruj Blas avec colère. Puis Camporeal, après avoir parlé à Priegu, va à la table, écrie quelques mots sur un papier, les signe et les fait signer an marquis.) .
LE COMTE DE CAMPOREAL ^ désignant le marqais de Priego et remettant le papier à Rny Blas.
Monsieur le duc, — au nom de tous les deux, — voici Notre démission de notre emploi.
RU Y BLAS , prenant le papier, froidement.
l\ïerci Vous vous retirerez, avec votre famille,
(A Priego.)
Vous, en Andalousie, —
(A Camporeal.)
et vous, comte, en Castille :
Chacun dans vos États. Soyez partis demain.
(Les deux seigneurs s'inclinent et sortent fièrement, le chapeau sur ta tête. Ruy Blas se tourne vers les autres conseillers.)
Quiconque ne veut pas marcher dans mon chemin Peut suivre ces messieurs.
(Silence dans les assistants. Ruy Blas s'assied à la table sur une chaise à dossier placée à (iroite du fauteuil royal, et s'occupe à déciiclieter une correspondance. Pendant qu'il parcourt les lettres l'une après l'autre, Covadenga, Arias et Uhilla échangent quelques paroles à voix basse. )
UBILLA^ à Covadenga, montrant Rny Blas.
Fils, nous avons un maître :
Cet homme' sera grand î
DON MANUEL ARIAS
Oui, s'il a le temps d*êlre.
COVADENGA.
Et s'il ne se perd pas à tout voir de trop près.