ACTE III, SCÈNE V
RUY BLAS, avec an effort
Le salut de l'Espagne ! — oui, l'Espagne à nos pieds.
Et rintérêt public demandent qu'on s'oublie.
Ah ! toute la nation bénit qui la délie :
Sauvons ce peuple! osons être grands, et frappons !
Otons l'ombre à l'intrigue et le masque aux fripons !
DOPi SALLUSTE , nonchalamment.
Et, d'abord, ce n'est pas de bonne compagnie : Cela sent son pédant et son petit génie Que de faire sur tout un bruit démesuré.
Un méchant million, plus ou moins dévoré, Voilà-t-il pas de quoi pousser des cris sinistres ! Mon cher, les grands seigneurs ne sont pas de vos cuistres. Ils vivent largement. Je parle sans phébus.
Le bel air que celui d'un redresseur d'abus Toujours bouffi d'orgueil et rouge de colère ! Mais bah ! vous voulez être un gaillard populaire, Adoré des bourgeois et des marchands d'esteufs. C'est fort drôle ! ayez donc des caprices plus neufs. Les intérêts publics ? Songez d'abord aux vôtres. Le salut de l'Espagne est un mot creux que d*autres Feront sonner, mon cher, tout aussi bien que vous. La popularité? c'est la gloire en gros sous.
Rôder, dogue aboyant, tout autour des gabelles ? Charmant métier ! je sais des postures plus belles. Vertu ? foi? probité ? c'est du clinquant déteint : C'était usé déjà du temps de Charles-Quint.
Vous n'êtes pas un sot ; faut-il qu'on vous guérisse Du pathos ? Vous tétiez encor votre nourrice Qae nous autres déjà nous avions, sans pitié, Gaiement, à coups d'épingle ou bien à coups de pie.
Crevant votre ballon au milieu des risées, Fait sortir tout le vent de ces billevesées !
Mais pourtant, monseigneur....
DON SALLUST£ , arec un sonrire glacé.
Vous êtes étonnant I Occupons -nous d'objets sérieux maintenant.
(D*uo ton bref et impérieux.)
— Vous m'attendrez demain toute la matinée, Chez vous, dans la maison que je vous ai donnée. La chose que je fais touche à l'événement.
Gardez pour nous servir les muets seulement.
Ayez dans le jardin, caché sous le feuillage,
Un carrosse attelé, tout prêt pour un voyage. J'aurai soin des relais. Faites tout à mon gré.
— Il vous faut de l'argent : je vous en enverrai. —
Monsieur, j'obéirai. Je consens à tout faire : Mais jurez-moi d'abord qu'en toute cette affaire La reine n'est pour rien.
DON SALLUSTE , qni jouait avec an coutean dHvoire sur la table, se retourne à demi.
De quoi vous mélez-yous ?
RUY BLAS, chancelant et le regardant avec épouvante. Oh ! vous êtes un homme effrayant ! Mes genoux Tremblent.... Vous m'entraînez vers un gouffre invisible. Oh ! je sens que je suis dans une main terrible ! Vous avez des projets monstrueux. J'entrevoi Quelque chose d'horrible.... — Ayez pitié de moi. Il faut que je vous dise, — hélas ! jugez vous-même : Vous ne le saviez pas, cettp femme, je l'ain^e !