ACTE III, SCÈNE V. i
DON SALLUSTE, froidement.
Mais si, je le savais.
RUY BLÀS.
Vous le saviez !
DON SALLUSTE
Pardieu I Qu'est-ce que cela fait ?
BDY BLAS, s'appayant au mor pour ne pas tomber et comme se parlant à lui-même.
Donc il s*est fait un jeu, Le lâche, d'essayer sur moi cette torture!
Mais c'est (jue ce serait une affreuse aventure !
(Il lève les yeux aa ciel.)
Seigneur Dieu tout-puissant ! mon Dieu! qui m'éprouvez, Épargnez-moi, Seigneur!
DON SALLUSTE
Ah çà, mais — vous rêvez !
Vraiment, vous vous prenez au sérieux, mon maître. C'est bouffon ! Vers un but que seul je dois connaître, But plus heureux pour vous que vous ne le pensez, J'avance. Tenez-vous tranquille, obéissez.
Je vous l'ai déjà dit et je vous le répèle, Je veux votre bonheur. Marchez, la chose est faite. Puis, gramlMiose après tout que des chagrins d^amour I ?Ious passons tous par là : c'est l'iiflaire d'un jour. Savez-vous (jn'il s'agit du deslin d'un empire ? Qu'est le vôtre à côté ? Je veux bien tout vous dire, Mais ayez le bon sens de comprendre aussi, vous ; Soyez de votie état. Je suis très-bon, tiès-doux j Mais, que diable! un laquais, d'argile humble ou choisie, N'est qu'un vase où je veux verser ma fantaisie. De vous autres, mon cher, on fait tout ce qu'on veut :
Votre maître, selon le dessein qui Témeuty
A son gré vous déguise, à son gré vous démasque.
Je vous ai fait seigneur : c'est un rôle fantasque,
— Pour l'instant. — Vous avez Thabillement complet.
Mais, ne l'oubliez pas, vous êtes mon valet.
Vous courtisez la reine, ici, par aventure.
Comme vous monteriez derrière ma voiture.
Soyez donc raisonnable.
RUY 3LÂS , qui Ta écouté avec égarement et comme ne pouvant en croire ses oreilles.
O mon Dieu ! — Dieu clément l Dieu juste! de quel crime est-ce le châtiment? Qu'est-ce donc que j'ai fait ? Vous êtes notre père, Et vous ne voulez pas qu'un homme désespère!
Voilà donc où j'en suis ! — Et, volontairement, Et sans tort de ma part, — pour voir, — uniquement Pour voir agoniser une pauvre victime, Monseigneur, vous m'avez plongé dans cet abîme! Tordre un malheureux cœur plein d'amour et de foi Afin d'en exprimer la vengeance pour soi !
(Se parlant 9. lui-même.)
Car c'est une vengeance, oui, la chose est certaine. Et je devine bien que c'est contre la reine I Qu'est-ce que je vais faire ? Aller lui dire tout ? Ciel I devenir pour elle un objet de dégoût Et d'horreur I un Crispin ! un fourbe à double face ! Un effronté coquin qu'on bàtonne et qu'on chasse ! Jamais ! Je deviens fou, ma raison se confond I
(Une pause. Il rêve.)
O mon Dieu ! voilà donc les choses qui se font \ Bâtir une machine effroyable dans l'ombre, L'armer hideusement de rouages sans nombre,