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Théâtre

Sur une grande table à modèle aux deuxbouts de laquelle, du matin à la tombée du jour, mon frère et moi faisions do l'aquarelle dans un obscur entre-sol de la rue Saint-Georges, un soir de l'automne de l'année 1850, en ces heures oi^i la lumière de la lampe met iin aux lavis de couleur, — poussés je ne sais parquette inspiration, — nous nous mettions à écrire ensemble un vaudeville, avec un pinceau trempé dans de l'encre de Chine. Jusqu'à ce jour, toute notre littérature consistait en un carnet de notes contenant les étapes et les menus de repas d'un voyage en France de six mois à pied, le sac sur le dos, et où seulement, tout à la fin, s'étaient glissées quelques notes sur le

ciel, la terre, les Mauresques de TAlgérie. Je ne liens pas compte toutefois d'un Etienne Marcel, drame en cinq actes et en vers, commis en rhétorique par mon frère, et d'un indigeste travail sur les « Châteaux de la France au moyen âge » , présenté par moi à la Société D'msTOiRE de France pour avoir l'honneur d'être admis parmi ses membres.

Le vaudeville en deux actes, terminé et baptisé Sans Titre, nous nous trouvions ne connaître ni un auteur, ni un journaliste, ni un acteur, enfin personne au monde qui tint de loin ou de près à la littérature ou au théâtre. Nous allions chercher au Palais-Royal l'adresse de Sainville, nous lui écrivions; il nous accordait un rendez-vous. Nous sonnions à la porte du comique, ainsi qu'on sonne à la porte d'un dentiste. Une jolie bonne, pareille à celles qui jaillissent d'un portant de coulisse de théâtre nous ouvrait, nous introduisait au salon. Et nous commencions notre lecture devant Sainville et un grand monsieur qu'il nous disait avoir l'habitude de consulter. Ce n'était pas encourageant de lire à Sainville. Le rond et jovial acteur, sur les planches, avait chez lui,

PREFACE. m

pour l'audition d'une pièce, une figure d'une impénétrabilité grognonne, et qui peu à peu prenait quelque chose de la face mauvaise de ces gras mandarins qu'on voit, sur des potiches du Céleste Empire, ordonner des supplices. La lecture terminée, d'abord un silence glacial... Puis le comique nous dit durement que la chose manque de couplets, nous tâte pour savoir si nous accepterions une collaboration, enfin nous demande de lui laisser la pièce une quinzaine de jours pour nous donner une réponse définitive. Les quinze jours se passaient dans l'attente anxieuse de gens qui ont une pièce, et une première pièce présentée à un théâtre. Au bout des deux semaines, nous recevions de Sainville cette lettre :

(( 28 octobre 1830.

« ... Je viens de soumettre votre manuscrit à la personne chargée de lire les pièces représentées, et c'est avec regret que je viens vous annoncer que sa réponse n'a pas été favorable. Elle y a comme moi trouvé beaucoup d'esprit, mais pas assez de pièce. .. »

Un certain nombre d'années se passaient:

,v PREFACE.

mon frère et moi, avions écrit FHistoire de la

SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION ET PENDANT LE DiRECTOïUK, rrilSTOlRE DE MaRIE-AnTOINETTE. Un

soir, un de nos jeunes amis, devenu depuis un brillant journaliste de ce temps, se moquait aimablement du sérieux de nos travaux, de nos prétendues visées académiques, quand je l'interrompis en lui disant :

— Eh bien, vous ne vous douteriez jamais par quoi nous avons commencé en littérature. Si c'était cependant par un vaudeville?

— Oh ! lisez-moi-le donc !

J'allai chercher le manuscrit et je lus une partie du premier acte.

— Vous me faites poser, me jeta mon ami en m'interrompant. C/est Le Bourreau des Crânes que vous me lisez là!

Je n'avais pas vvi la pièce, et, à ce qu'il paraît, elle commence par une dispute et un soufflet donné dans la salle.

Bien certainement, il n'y eut là qu'une rencontre assez ordinaire entre des fabricateurs de pièces à la recherche d'une originalité quelconque. Enfin, Dieu merci, nous ne fûmes pas joués, et nous dûmes peut-être à ce bienheureux

refus de ne pas devenir des vaudevillistes à tout jamais.

L'échec de Sans Titre ne nous décourageait pas dans le premier moment, et le mois suivant, arrivait, cette fois, directement au Palais-Royal, un nouveau vaudeville en trois actes intitulé : Abou-Hassan, que M. Coupart nous retournait avec les condoléances ordinaires.

L'année d'après, nous publions dans le mois de décembre, en 18.., notre premier roman, qui paraissait 'le jour du Coup d'Etat, et dont les affiches étaient interdites, comme pouvant être prises par le public pour une allusion au 18 brumaire. En cette semaine violente, peu occupée, on le comprendra, de littérature, .Tanin, que nous allions remercier du seul article bienveillant publié sur notre livre, nous saluait en nous reconduisant avec cotte phrase : « Yoyez-vous, il n'y a que le théâtre ! » Et en revenant de chez lui, en chemin, l'idée naissait chez nous de faire pour les Français une revue de l'année^ dans une conversation, au coin d'une cheminée, entre un homme et une femme, pendant la dernière heure du vieil an, un petit

proverbe qui devait s'appeler : La Nuit de la Saint-Sylves'jiu'] (i ) .

L'acte fait, Jaiiiii nous donne une lettre p'our M""' x'Vllan. Et nous voici rue Mogador, au cinquième, dans l'appartement de l'actrice qui a rapporté Musset de Russie, et où une vierge byzantine au nimbe de cuivre doré rappelait le long- séjour de la femme là-bas. Elle est en train de donner le dernier coup à sa toilette devant une psyché à trois battants, presque refermée sur elle et qui l'enveloppe d'un paravent de miroirs, La grande comédienne se montre accueillante, avec une voix rude, rocailleuse, une voix que nous ne reconnaissons pas, et qu'elle avait l'art de transformer en une musique au théâtre. Elle nous donne rendezvous pour le lendemain. Mon frère est trèsému, M""" AUan a de suite, pour l'encourager dans sa lecture, de ces petits murmures flatteurs pour lesquels on baiserait les pantoufles d'une actrice. Bref, elle accepte le rôle, et elle s'engage à l'apprendre et à le jouer le

(1) La Nuit de la Saixt-Sylvestre a été publiée dans ï Eclair. C'est un petit proverbe spirituel, mais dont res})rit a un peu trop la l)Ouche en cœur.

31 décembre, et nous sommes le 21. Il est deux heures. Nous dégringolons l'escalier et nous courons chez Janin. Mais c'est le jour de son feuilleton. Impossible de le voir. Il nous fait dire qu'il verra Houssaye le lendemain. De là, d'un saut, dans le cabinet du directeur du Théâtre-Français, auquel nous sommes alors parfaitement inconnus. « Messieurs, nous dit-il tout d'abord, nous ne jouerons pas de pièces nouvelles cet hiver. C'est une détermination prise... je n'y puis rien. » Un peu touché toutefois par nos tristes figures, il ajoute : « Que Lireux vous lise et fasse son rapport, je vous ferai jouer, si je puis obtenir une lecture de faveur. » Il n'est encore que quatre heures. Un coupé nous jette chez Lireux. « Mais, Messieurs, nous dit assez brutalement la femme qui nous ouvre la porte, vous savez bien qu'on ne dérange pas M. Lireux, il est à son feuilleton... » v( Entrez, messieurs, » nous crie une voix bon enfant, et nous pénétrons dans une chambre d'homme de lettres à la Balzac, où ça sent la mauvaise encre et la chaude odeur d'un lit qui n'est pas encore fait. Le critique, très-aimablement, nous promet de nous lire le soir et de faire son rap-

vu, PREFACE.

port le lendemain. x\ussilôt, de chez Lireux, nous nous précipitons chez Brindeau qui doit donner laréphque àM'"''Allan. Brindeau n'est pas rentré, mais il a promis d'être h la maison à cinq heures, et sa mère nous retient. Un intérieur tout rempli de gentilles et bavardes fillettes. Nous restons jusqu'à six heures... et pas de Brindeau. Enfin, nous nous décidons à aller le relancer au Théâtre -Français à sept heures et demie. « Dites toujours, — s'écrie-t-il en s'habiliant, tout courant dans sa loge, et nu sous un peignoir blanc ; — non, pas possible d'entendre la lecture de votre pièce. » Et il galope à la recherche d'un peigne, d'une brosse à dent. — Ce soir, par exemple, après la représentation? — Impossible, je vais souper en sortantd'ici avec des amis... Ah! tenez, j'ai dans ma pièce un quart d'heure de sortie... Je vous lirai pendant ce temps-là... Attendez-moi dans la salle. » La pièce dans laquelle il jouait finie, nous repinçons Brindeau qui veut bien du rôle! Du Théâtre-Français, nous portons le manuscrit chez Lireux, et à neuf heures nous retombons chez M'"'' Allan, que nous retrouvons toute entourée de famille, de collégiens.

et à laquelle nous racontons notre journée.

Deux jours après, assis sur une banquette de l'escalier du théâtre, et palpitants et tressaillants au moindre bruit, nous entendions M'"'' Allan jeter à travers une porte qui se refermait sur elle, de sa vilaine voix de la ville : « Ce n'est pas gentil, ça ! »

« Enfoncés, » dit l'un de nous à l'autre avec cet affaissement moral et physique qu'a si bien peint Gavarni dans l'écrouement de ce jeune homme tombé sur la chaise d'une cellule de Clichy.

Et c'étaient presque aussitôt des tentatives nouvelles, des inventions et des compositions de pièces dont j'ai oublié le titre, et dont je ne soupçonne plus guère l'existence que par la lettre de refus d'un directeur de théâtre. Ainsi, je trouve une lettre de M. Lemoine-Montigny, à la date d'avril 1852, me parlant de la fraîcheur d'un acte au Bas-Meudon, et qui me rappelle vaguement que nous avons cherché une pièce dans notre premier roman. Il me revient même que, pressés de faire un opéra-comique par notre cousin de Yilledeuil, qui avait de l'argent dans le Théâtre-Lyrique, nous avons écrit une farce dans la manière des vieux

boulions italiens, intitulée : Mam'selle Zn\zA- BELLE, acte pour lequel je ne suis pas bien sûr que mon frère n'ait pas composé des vers qui s'entremêlaient à travers la prose. Mais elle est bien diftuse, bien incomplète aujourd'hui, la mémoire de ces pièces, et d'autres encore faites il V a près de trente ans, et que nous avons brûlées dans un jour où nous ne voulions laisser rien de trop indigne de nous.

Il y eut cependant en ces années, où nous nous occupions historiquement du Directoire, un acte présenté au Théâtre-Français, que je regrette de voir perdu (1) et dont j'aurais voulu donner quelques extraits dans cette préface. Cette pièce avait le mérite d'être la première pièce faite sur le Directoire, bien avant les pièces à succès. Et ce petit acte appelé par nous : Inxroyables et Merveilleuses, c'était vraiment une jolie mise en scène du temps étudié par

(1) Une lettre de M. Muiival, archiviste de la Comédie-Française, qui a bien voulu, deux fois, faire la recherche, me dit que la pièce de La Nuit de la Saint-Sylykstre, et celle des Incroyablks et Merveilleuses peut-être présentée en dernier lieu sous le titre du Retour, a Ithaque, n'existent pas aux archives. Il se demande si les manuscrits nauraient pns été remis dirertoment nux exnminnteurs (ini les nurnient éii'ai'és.

nous, au milieu du touchant épisode d'un divorce.

Une autre pièce a un certain intérêt pour les gens qui sont curieux de l'histoire littéraire des auteurs qu'ils aiment. La pièce, intitulée les Ho3iMES DE LETTRES, était l'embryou du roman qui a pour titre aujourd'hui Charles Demau.ly. Les cinq actes terminés dans l'été de 1837, nous les lisions à nos amis au mois d'octobre. La mort du héros, un écrivain qui mourait des attaques de la presse, on la rejetait « comme la mort d'une sensitive » . Depuis, j'ai pu juger que cette mort n'était pas aussi invraisemblable qu'elle le paraissait à mes auditeurs. Enfin la pièce, réduite en quatre actes, était présentée au Vaudeville et sa réception d'avance annoncée par les journaux; toutefois l'acceptation définitive par le directeur ne devait nous parvenir qu'un certain mercredi.

De cruels jours pour le système nerveux des gens, et des jours éternels, que ces jours d'attente ; 3t je donne ici une note que je retrouve écrite sur un bout de papier : « Mercredi 21 octobre 1857. — Un mauvais sommeil et le matin la bouche sèche comme après une nuit de jeu.

Des espérances qu'on chasse et qui reviennent. Et de l'émotion qui circule en vous et de noirs pressentiments. Nous n'avons pas le courage d'attendre la réponse chez nous. Nous allons hattrc la banlieue, regardant bêtement, ahuris et muets, à la portière du chemin de fer, passer les arbres et les maisons. D'Auteuil nous gagnons, à pied, le pont de Sèvres. Nous avons besoin de marcher. Là, sur la gauche, dans les vapeurs bleues de la Seine, parmi la rouille de l'automne : c'est la muse frileuse de notre pauvre En 18.. Yoici la route de Bellevue, et, sur cette route, nous rencontrons tenant par la main un joli enfant, la jeune fille, jeune femme aujourd'hui, que l'un de nous a eu, au moins pendant huit jours, la très-sérieuse pensée d'épouser... et qui nous rappelle du bien vieux passé... Il y a des années qu'on ne s'est vu... On s'apprend les morts et les mariages... et Ton nous gronde doucement d'avoir oublié d'anciens amis... Puis nous voilà dans la maison de santé du docteur Fleuri, causant avec Banville, et croisant dans notre promenade, le vieux dieu du drame, le vieux

Frédéric Lemaître

.... Dans tout cela, par tous ces chemins,

eu toutes ces rencontres, au milieu de toute notre vie morte que le hasard ramène autour de nous et qui semble nous mener à une vie nouvelle, nous roulons, les oreilles et les yeux aux bruits et aux choses comme à des présages bons ou mauvais, et prêtant à la nature le sentiment de notre fièvre... En rentrant : rien. »

Une semaine après, nous apprenions que notre pièce n'était ni reçue ni refusée, que Beaufort voyait un danger dans la mise à la scène de la petite presse.... qu'il attendait. Cette nouvelle qui, quelques jours auparavant, eût été un vrai chagrin pour nous, ne nous causait qu'une assez médiocre déception. Notre envie de voir jouer les Hommes de lettres s'était un peu usée dans le travail que nous avions entrepris de tirer de la pièce un roman avec tous les développements du livre. De ce jour nous appartenions exclusivement au roman ; cela jusqu'à l'année 1863, où nous écrivions Henriette Maréchal.

Henriette Maréchal était représentée le 5 décembre 1865.

Nous avions montré jusque-là devant les attaques, les insultes, le barrage de notre carrière,

que nous ne nous découragions pas facilement, et notre mémorable chute ne nous faisait point renoncer au théâtre. Au contraire, elle mettait en nous la volonté entêtée et presque colère de faire une dizaine de pièces coup sur coup, et cette fois sans aucune concession aux ingénieuses ficelles, au secret^ à tout ce charpentage moderne dont n'a jamais usé l'ancien, le classique répertoire. Mais, pour cet effort, pour ce travail, il fallait avoir la santé, et mon frère ne Favait déjà plus. Nous nous plongions cependant en un drame de la Révolution vers laquelle nous nous sentions attirés depuis des années, et dans laquelle le siège de Verdun donnait l'épisode héroïque de la défense de la France contre l'étranger. Nous étions un peu poussés à cette pièce, il faut l'avouer, par une croyance à des événements prochainement graves. Des paroles prophétiques du général Ducrot, alors commandant à Strasbourg, prononcées dans le salon de la princesse Mathilde, — et qui faisaient sourire, — des conversations intimes avec notre parent Edouard Lefebvrede Béhaine, premier secrétaire d'ambassade à Berlin, nous avaient donné la certitude qu'une guerre était immi^

nente avec la Prusse. Nous écrivions donc en l'année 1867 la Patrie en danger que nous lisions au Théâtre-Français, sans la moindre illusion sur notre réception, mais pour apprendre aux autres directeurs de théâtres qu'il y avait chez nous une pièce qu'à un certain moment, ils trouveraient peut-être utile de jouer. Mais la guerre était si promptement déclarée et le cataclysme si rapide... puis mon frère était mort au mois de juin.

La Patrie en danger est incontestablement la meilleure pièce que nous ayons faite, et elle a cela, que je ne retrouve nulle part, dans aucun drame du passé : une documentation historique qui n'a pas été encore tentée au théâtre.

Au fond, nous avons échoué au Théâtre- Français pour le crime d'être des réalistes et sous l'accusation d'avoir fait une pièce réaliste. Eh bi^n, là-dessus je tiens à m'expliquer. Dans le roman, je le confesse, je suis un réaliste convaincu ; mais, au théâtre, pas le moins du monde. Ainsi, dans la pièce d'HENRiETTE Maréchal, à propos de laquelle, un moment, il semblait qu'on nous fît l'honneur d'avoir inventé

radultëre au théâtre, dans cette pièce ressemblante à toutes les pièces du monde, iln'y a jamais eu pour nous qu'un acte original et bien personnel à nous : le Bal masqué. Et quand, dans cet acte, nous jetions cette poésie soupirante d'un jeune cœur qui s'ouvre au milieu de tous les bruits d'esprit, de tous les engueulements drolatiques, de toutes les folies cocasses d'une nuit d'Opéra, — pas si réelle qu'on a bien voulu le dire, — nous croyions très-sincèrement faire de la fantaisie, — oui, de la fantaisie moderne, s'entend ; car il n'y a pas à recommencer au XIX^ siècle, n'est-ce pas, la fantaisie shakespearienne ?

Nous entrevoyions si peu le théâtre de la réalité, que dans la série des pièces que nous voulions faire, nous cherchions notre théâtre à nous, exclusivement dans des bouffonneries satiriques et dans des féeries. Nous rêvions une suite de larges et violentes comédies, semblables à des fresques de maîtres, écrites sur le mode aristophanesque, et fouettant toute une société avec de l'esprit descendant de Beaumarchais, et parlant une langue ailée, une langue littéraire parlée que je trouve, hélas ! manquer

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