PREFACE. XVII
aux meilleurs de l'heure présente : des comédies enfin où une myope Thalie ne serait plus cantonnée à regarder dans un petit coin avec une loupe. Parmi ces comédies, nous avions commencé à en chercher une dans la maladie endémique de la France de ce temps, une comédie-satire qui devait s'appeler la Blague, et dont nous avions déjà écrit quelques scènes.
Mais ce qui nous paraissait surtout tentant à bouleverser, à renouveler au théâtre : c'était la féerie, ce domaine de la fantaisie, ce cadre de toutes les imaginations, ce tremplin pour l'envolement dans l'idéalité I Et pense-t-on ce que pourrait être une scène balayée de la prose du boulevard et des conceptions des dramaturges de cirque, et livrée à un vrai poète au service de la poésie duquel on mettrait des machinistes, des trucs, et toules les splendeurs et toutes les magies du costume et de la mise en scène d'un Grand Opéra? Et songe-t-on à quelque chose comme un Beau Pécopin représenté dans ces conditions?... Il est vrai qu'on n'y a jamais songé, et qu'on ne songera jamais qu'aux Sept Châteaux DU diable.
Je ne suis donc pas un réaliste au théâtre, et
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sur ce point, je suis en complet désaccord avec mou ami Zola et ses jeunes fidèles. Et cependant, je dois l'avouer, Zola semble logique, quand i] demande, quand il appelle, quand il espère pour le réalisme un théâtre, ainsi que le romantisme a eu le sien.
Mais, lui dirai-je, que valent nos bonshommes à nous tous, sans les développements psychologiques et, au thoâtre, il n'y en a pas et il ne peut pas y en avoir ! Puis sur les planches je ne trouve pas le champ à de profondes et intimes études de mœurs, je n'y rencontre que le terrain propre à de jolis croquetons parisiens, à de spirituels et courants crayonnages à la Meilhac- Halévy; mais, pour une recherche un peu aiguë, pour une dissection poussée à l'extrême, pour la récréation de vrais qX à' illogiques vivants, je ne vois que le roman ; et j'avancerais même que si par hasard le même sujet d'analyse sérieuse était traité à la fois par un romancier et un auteur dramatique, — Fauteur dramatique fùt-il supérieur au romancier, — le premier aurait l'avantage et le devrait peut-être aux facilités, aux commodités, aux aises du livre.
Et vraiment Zola se rend-il bien compte de
cette boîte à convention, de cette machine de carton qu'est le théâtre, de ce tréteau enfin, sur lequel l'avarice bouffe de I'Avare de Molière arrive au point juste d'optique, tandis que l'humaine avarice d'un père Grandet, cette avarice si bellement étudiée, je ne suis pas bien sûr qu'elle fasse là l'effet de l'autre.
Oui, le romantisme a eu un théâtre, et il existe des raisons pour cela. Quand môme le romantisme ne posséderait pas à sa tête l'homme unique qui a doté l'art dramatique de la plus sonore langue poétique qui fût jamais, le romantisme aurait un théâtre; et, ce théâtre, il le devrait à son côté faible, à son humanité tant soit peu sublunaire fabriquée de faux et de sublime, à cette humanité de convention qui s'accorde merveilleusement avec la convention du théâtre. Mais, les qualités d'une humanité véritablement vraie, le théâtre les repousse par sa nature, par son factice, par son mensonge.
Et voilà comme quoi je ne crois pas au rajeunissement, à la revivification du théâtre, et comme quoi j'ai des idées particulières sur son compte. Qn'on ne me prête pas du dépit, de la mauvaise humeur, le sentiment bas et rancunier
d'un homme qui ne veut pas que les autres réussissent là où il a échoué. Je vais faire une franche confession : je ne trouve pas que mon frère et moi ayons fait du théâtre à l'époque du complet développement de notre talent, sauf peut-être dans La Patrie en danger, — et encore c'est un genre pour lequel je n'ai guère plus d'estime que pour le roman historique ; — par là-dessus j'ai brûla mes premières pièces, n'en ai point en carton, et n'en ferai jamais plus. J'ai donc lieu de me considérer comme un impartial et désintéressé spectateur qui regarde et juge de la galerie. Eh bien ! regardant et jugeant ce qui se passe, le théâtre m'apparaît comme bien malade, comme moribond presque. Oh ! je sais d'avance les ironies et les mépris . qui vont accueillir cette proposition, mais les ironies et les mépris de mes contemporains, après m'avoir un peu troublé au commencement de ma carrière, me laissent bien tranquille à l'heure qu'il est, et je vais dire pourquoi. Quand en 1851, dans mon premier livre, je témoignais mon admiration pour l'art japonais et que je me permettais de dire que l'art industriel de ce pays était supérieur à VaiHicle Paris,
un journaliste a demandé que je fusse enfermé à Charenton comme coupable de mauvais goût ; aujourd'hui je crois que ledit journaliste a plus de chance d'y être mené que moi par le goût public. Quand j'entreprenais la réhabilitation des peintres du xvnf siècle, mon ami Burty l'a imprimé, la bibliographie des revues d'art graves rougissait de mentionner seulement les noms de ces peintres de notre pays ; aujourd'hui on peut consulter les prix de vente de leurs tableaux, et l'on s'apercevra avant peu de la révolution qu'aura amenée dans les esprits l'exposition des Beaux-Arts de ces jours-ci. Quand je disais dans ma préface de Germinie Lacerteux qu'il était possible d'intéresser le public avec « des infortunes et des larmes de peuple », on se rappelle les superbes négations qui se produisirent (i) ; il me semble que les succès des derniers romans peuple m'ont donné largement
(1) Les journalistes qui me disaient que ma tentative était absurde et que seules les mœurs de la bourgeoisie présentaient de l'intérêt, ne se doutaient guère que plus de cent ans avant, quand paraissait Marianne, les gazetiers jetaient à Marivaux qu'il n'y avait uniquement que les aventures de l'aristocratie qui pouvaient intéresser le public, qu'au fond les mœurs des bourgeois étaient de basses mœurs, indignes de la lecture d'un homme qui se respecte.