ACTE II. 8;j
dur de m'en aller ainsi, de tout quitter, la vie avant d'y avoir goûté... Ce qu'on ne connaît pas, si vous saviez comme cela paraît beau ! Et puis mourir,
c'est toujours mourir... (ll ^'assied sur la chaise basse auprès de madame Maréchal.) Oh ! maîsjc UQ Saîs pas pourquoi je vous dis cela ; je n'y pense plus : aujourd'hui je vais sibien, jemesens vivre, et je suistout heureux de vivre...
MADAME MARÉCHAL
Oui, c'est ce qui arrive... Je me rappelle, après une maladie, une sensation comme celle que vous dites là... la vie qui revient comme une joie... Mais aussi pourquoi vous battre ? Vous n'avez pas songé à votre mère?...
PAUL
Je n'ai plus de mère, Madame.
MADAME MARÉCHAL
Mais comment monsieur votre frère, qui me paraît raisonnable, et qui vous aime, il me semble...
PAUL
Gomme un père, Madame. C'est pour cela qu'il m'a laissé me battre...
MADAME MARÉCHAL
Oh! mon Dieu ! mais c'était donc bien grave ?
PAUL
Oh î du tout, madame... Une querelle de bal masqué tout simplement...
MAbAME MARÉCHAL.
De bal masqué?
PAUL
Oui, un Monsieur qui, à l'Opéra...
MADAME MARÉCnAL.
A l'Opéra?
PAUL
Vous n'avez jamais été au bal de l'Opéra, Madame ?
MADAME MARÉCHAL, froidement.
Non, Monsieur.
(Elle se lève.) PAUL, se levant.
Oh! pardon... Mais je vous demandais cela... Un m'avait dit que quelquefois des femmes mariées avaient la curiosité de s'y faire mener par leurs maris... une fois dans une loge... pour voir...
(Madame Maréchal va s'asseoir sur la chaise près de la table et prend sur ses genoux son métier à tapisserie. — Paul est debout tout
près d'elle.) Eh bicu 1 au dernier bal, à la mi-carême, un domino comme cela, qui avait perdu son mari et qui était insultée par un monsieur, réclama mon bras : cela a amené entre ce monsieur et moi un échange de paroles... un peu vives... et voilà d'où vient mon coup d'épée, Madame.
MADAME MARÉCHAL
Mais c'est une aventure, s'il vous plaît! Vous vous êtes conduit là en chevalier... Et vous ne connaissiez pas la femme?
En aucune façon.
AiVVK H. 85
MADAME MARÉCHAL
Oh! mais nous ne sommes plus habituées à ces dévouements-là... Comment, vous manquez de vous faire tuer pour une femme qui ne vous a pas seulement remercié... peut-être?
PAUL
Me remercier? Mais elle ne sait pas que je me suis battu pour elle! Elle s'est sauvée, et elle n'était plus là quand la provocation a eu lieu... C'est bien jeune, vous trouvez, n'est-ce pas, ce que j'ai fait là ? Se battre pour une vision... pour une femme à peine entrevue, qui passe par hasard, un moment, dans votre vie...Quevoulez-vous ? maintenant cela me fait un petit bonheur au fond de moi... Je me dis qu'il y a quelque chose entre nous, et que c'est impossible qu'il n'y ait pas quelque chose... Si j'étais mort, il me semble qu'elle aurait pleuré, ce jour-là, sans savoir...
MADAME MABÉCUAL.
Quelle idée !
PAUL
Et puis cette heure à ses côtés au bal... sa robe
que je sentais... (Madame Maréchal se recule.) les pCUSécS
qui me sont venues près d'elle.,, sa voix qui me touchait... Ah ! cela vaut bien les quelques gouttes de mon sang que je lui ai données ! Vous souriez? Je suis sûr que dans la vie on fait encore de plus mauvais marchés que ça!... Et puis je peuxlaren-* contrer, la retrouver... Pourquoi ça ne recommencerait-il pas, le hasard?
86 HENRIETTE MAKE(TIAL.
MADAM1-: MAUÉCllAL, retouriiaiit la tète vers, lui.
Parce que c'est le hasard. Mais, vraiment, Monsieur, il faut que vous soyez enfant, mais enfant comme on ne l'est pas ! Vous êtes unique avec votre femme mariée I Quelque lorette qui se sera amusée devons et qui aura joué le sentiment...
(Ello se lève et descend la scène.) PAUL, la suivant.
Ah! Madame, c'est que vous ne l'avez pas entendue! non, non... C'était une femme... mon Dieu ! une femme... comme vous...
MADAME MARÉCHAL, se retournant.
Je vous remercie bien... Et à quoi avez-vous reconnu cela. Monsieur? Je serais curieuse...
PAUL
A rien. Madame, et à tout ! A des paroles qui lui montaient aux lèvres et qu'elle ne disait pas, au respect que je respirais près d'elle ! Elle ne m'a pas même laissé toucher sa main... et pourtant elle a été attendrie un moment...
MADAME MARÉCHAL
Ah ! vraiment? attendrie, vous croyez?
PAUL
Oh ! c'a été une minute, Madame, je ne vous dis pas... Elle n'y aura plus pensé après... En ôtant son masque, elle ne se sera plus souvenue ; mais là, dans le bal, sur la banquette où nous étions... oh î je suis sûr qu'il y a eu un instant... Je la regardais... elle m'a regardé... (Les yeux de raul et des