‹ ThéâtreChapitre 95 sur 198 · ACTE I. i · texte numérisé non relu

ACTE I. i

BOUSSANEL.

Madame, je m'y trouve libre, content, satisfait; à ma tanière de charbonnier, à mes bois. Madame, je dois les meilleures années de ma vie, ma philosophie, ma solitude, le renouvellement de tout moi- môme. Ah ! Madame, le beau ciel de lit que la tête des arbres ! Une maison de fagots, si vous saviez comme cela laisse bien passer et venir à vous le souffle et le vent du vrai Dieu, du Père Éternel de tout ! (s'animant. ) Mais ricu qu'à marcher dans la campagne, au soleil, ou sous des feuilles, on se mêle à la bonté des choses, on devient meilleur et plus aimant. Souvent j'allais de ma forêt au sentier de la montagne, je montais, je montais, les nuages étaient sous moi, l'air se faisait plus pur, le ciel devenait de plus en plus du ciel... Il me semblait que sous mes pieds les horizons de la terre s'effaçaient avec ses misères. Et quand j'étais tout en haut, me couchant sur une cime, suspendu dans l'infini, le pouls pressé, tout mon sang comme soulevé par la légèreté de l'air, presque envolé de moi-même, je restais, des heures que je n'entendais plus, le regard perdu, l'âme noyée, pleurant les mêmes larmes que pleurait saint Augustin... oh ! des larmes délicieuses à pleurer !

LA CIIANOINESSE.

En vérité ?

BOUSSANEL.

Puis je redescendais, je revenais avec des pleines brassées d'herbes et de fleurs, de ces fleurs qui poussent toutes seules, de ces bouquets que

font les champs; j'en emplissais ma cabane, elles m'embaumaient et me suffoquaient, et peu à peu j'éprouvais une sorte d'asphyxie divine qui me montait à la tête, m'étourdissait le cœur, et me l'emportait à Dieu, comme dans l'encens fumant de la terre !

LA ClIANOINESSE, avec ironie.

Bahî vous vous évaporiez, monsieur Boussanel? voyez-vous ça !.. .

T^OUSSANEL, s'exaltant.

Oh ! la nature ! vous ne vous y êtes jamais perdus, vous les grands, les riches, les heureux ! vous ne connaissez pas cette douceur de vous laisser couler dans cette grande vie de paix, de sève et de fraîcheur, d'y frissonner, d'y palpiter... vous ignorez ce monde de sentiments nouveaux, cet abîme de délices pour l'homme sensible et qui l'émeut jusqu'au fond; le ciel, la terre, Tcau, la plante, l'oiseau, ce que Rousseau pourtant vous a montré, ce qu'il a révélé à votre vieux siècle consumé d'ennui et de sécheresse !

LA ClIANOINESSE.

Ah ! si vous me parlez de votre Rousseau ! un fou !... qu'on aurait dû brûler avec ses livres !

BOUSSANEL.

Madame la comtesse !

LA CHANOINESSE

Oui, Monsieur. Encore un qui vivait comme vous, comme un loup.

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