MANON, BUZOT
MANON, elle s'assied sur une causeuse.
Barbaroux est toujours vibrant comme une lyre : Oh ! quelle âme pour ceux qui savent bien y lire ! Mais tous éloges sur son compte sont taris... 'Et que m'apprenez-vous de Paris ?
BUZOT, très troublé.
De Paris ?
MANON
En vérité, je crois que je vous intimide ! Si vous êtes Renaud, je ne suis point Armide... Je suis très simple.
BUZOT
Oh ! je sais !...
MANON, franchement.
... Est-ce tout?
(Riant.)
Mais pour l'amour de Dieu, ne restez pas debout !...
(Il tire un siège.)
... Malgré votre renom d'éloquence oratoire Vous écrivez plus abondamment, c'est notoire, Que vous ne parlez ! Pour un député.
C'est à consigner dans l'histoire !
BUZOT
De cent troubles divers, j'ai le cœur disputé. Mes pauvres lettres, où je mets toute la flamme
De mes vingt ans, vous les raillez, madame ! Et pourtant... vous y répondez!
Vos sublimes billets de mes pleurs inondés,
Je les ai là, tous, et...
(Il indique les lettres dans sa poitrine.) MANON, l'interrompant.
Dois-je comprendre Que vous venez pour me les rendre ?
BUZOT
Avec ma vie, alors ?
MANON, riant.
Ami de Dumouriez.
Espoir de la Gironde et Député de l'Eure
Il ne faut pas du tout que vous mouriez Pour des lettres, et c'est déjà trop qu'on en pleure î
Gardez-les donc. Heureuse si j'ai pu Par de simples billets vous acquérir aux nôtres.
Vous ne m'en devez rien quand je relis les vôtres '... J'espère que le charme à présent est rompu ?
BCZOT
Je vous savais très bonne... aussi !
MANON, le faisant asseoir auprès d'elle.
Je m'étudie A n'être que cela !... Telle est la fonction Propre aux femmes en temps de Révolution. Voyez l'article « Épouse » à l'Encyclopédie !
(Elle rit malicieusement.)
... Voulez-vous me permettre un mot à ce sujet ? Dans vos lettres, d'ailleurs, les plus sages du monde. Pourquoi mélangez-vous le « prétexte » à « l'objet »
Soit ma personne à la Gironde ?
Pour notre cause, il n'est besoin, Et c'est parfois gênant pour s'entendre... de loin !
BUZOT
Je ne les mêle point... Je les identifie.
Si notre rêve a pris vos traits,
N'en accusez que vos attraits,
A l'apparence je m'en fie !
Vous vivez, notre cause vit ;
Vous parlez, c'est sa voix qui vibre !
A qui la faute s'il suffit
De vous voir pour se croire libre ?
Un seul de vos charmes ôté,
Un attribut manque à l'emblème ; Et vous êtes pour moi la Gironde elle-même, Si Pallas est la Force et Cypris la Beauté !
MANON
Une distinction pourtant est nécessaire.
Je vous en avertis.
BUZOT
Ai-je été trop sincère?
Vous ai-je offensée '?... Oh ! pardon.
Mais le bonheur incline à l'abandon, Mon excuse, c'est d'être heureux!...
MANON, riant.
Elle est trouvée !
BUZOT, s'exaltant.
Vous voir... vous voir enfin, pour la première fois î Telle... et plus belle encor qu'on ne vous a rêvée! J'ai tant craint de vous perdre au timbre de la voix A la couleur des yeux, à quelque erreur minime D'un ensemble moins pur que l'âme qui l'anime !... C'est bien vous qui m'apparaissez.
Vous l'image que je vénère D'un peuple qui se régénère.
Et du bonheur promis aux pauvres gens Lass< Votre beauté n'est que le gage De ce qu'un Dieu juste leur doit, Toute douleur s'apaise et tout mal se dégage Rien qu'au toucher de votre petit doigt. 0 créature unique, ô femme de génie, La terre où vous marchez par vos pieds est bénie, Mais si c'est dans le ciel que sont nos libertés En l'azur de vos yeux vous nous les apportez!
MANON
Je vous le disais bien, votre culte dévie. Barbaroux vous dira que, le pacte conclu,
Je puis à l'amitié donner jusqu'à ma vie ; Pour le reste... voici mon mari.
BUZOT, à part.
J'ai déplu.
(Entrent Roland et Barbaroux.)