SCÈNE III
JOSÉPHINE. Mademoiselle AVRILLON TALLEYRAND
JOSÉPHINE
Prince, quel que soit le motif qui me rend un vieil
ami. il est le bienvenu. Prenez donc la peine de vous asseoir.
TALLEYRAND
J'attendrai que Votre gracieuse Majesté veuille bien m'en donner l'exemple.
JOSEPHINE, s'asseyani Je vous écoute. Au plus pressé, d'abord. Parlez.
TALLEYRAND. montrant le portrait de l'Empereur.
Il va très bien.
Je le sais, merci.
TALLEYRAND
Il ressemble à son Empire!... Hier, c'était César, aujourd'hui, c'est Auguste !
JOSEPHINE
Il est heureux. Il me l'a dit lui-même, à la place où vous êtes.
TALLEYRAND
Il n'y a donc pas à en douter.
JOSÉPHINE
Est-ce pour bientôt la délivrance? Sait-on la date approximative ?
TALLEYRAND
Le monde l'espère d'un jour, à l'autre. Mais il n'y a plus d'astrologues.
JOSEPHINE
Revenons à ce qui vous amène. Serais-je vraiment assez favorisée pour pouvoir vous obliger en quelque manière '?... Oh ! que ce soit difficile au moins !
TALLEYRAND
Votre Majesté sait par sa propre expérience que si l'inaction est douce, elle peut être malsaine aussi pour certains tempéraments. Mon médecin... mais est-ce qu'il ne vient pas de tonner ?...
JOSÉPHINE
Je n'ai rien entendu.
MADEMOISELLE AVRILLON, effrayée.
Ah! mon Dieu! (Elle reprend virement.) Les orages ne sont pas rares en mars. L'an dernier, à Navarre, nous en avons eu un... presque le même jour qu'aujourd'hui.
TALLEYRAND, préoccupé.
Ah ! vraiment, mademoiselle.
MADEMOISELLE AVRILLON
Oui. Monseigneur m'excusera si je ferme ces portières, je Suis poltronne. (Elle va tirer les portières de la baie.)
TALLEYRAND
Franklin l'était ! C'est à cela que nous devons le paratonnerre.
JOSÉPHINE
Il serait singulier que l'enfant d'un tel père fut annoncé par un orage.
TALI.EYRAND
Mais c'est bien le sort qui lui est réservé. Rien ne ressemble au bruit de la foudre comme celui de la poudre, et c'est le canon des Invalides qui est chargé d'annoncer au peuple de Paris la venue de l'enfant impérial.
Je le sais, et si le vent porte de ce côté, ce jour-là,
'/entendrai les salves de ce salon même.
TALLEYRAND
J'y pensais en ce moment même. Je me disais même que, de la Malmaison, il suffirait de savoir compter pour comprendre la voix du bronze. « Vingt et un coups de canon, si c'est une fille, et cent coups pour un garçon » a publié le grave Moniteur... De telle sorte qu'au vingtdeuxième . la dynastie napoléonienne sera , oui ou non. fondée. C'est un beau coup de théâtre ! (Coup de canon lointain.) Mais il me semble...
JOSÉPHINE
Vous disiez que votre médecin?
TALLEYRAND
Il m'ordonne le jeu d'échecs
JOSÉPHINE
Contre l'inaction?... mais on est assis !
TALI.EYRAND
Pas devant l'échiquier européen, madame i
JOSÉPHINE
Vous avez eu des démêlés fort vifs avec l'Empe-
PLUS QUE REJNE :;lt
reur. Il est si brusque quelquefois, mais il est très bon.
TALLEYRAND
Quel dommage qu'un si grand homme ait été si mai élevé!
Eh bien ! je vous réconcilierai. Je crois qu'il vous regrette. Laissez-moi faire... mais... (Coup de canon Voyez donc la pauvre Avrillon ! As-tu si peur du tonnerre ?
(Elle écoute).
MADEMOISELLE AVRILLON
Non, n'écoutez pas, madame, n'écoulez pas...
JOSÉPHINE
Ah! ce n'est pas de l'orage!... Ouvrez toutes les
ienetres. (Elle va elle-même ouvrir la baie du fond avec cmporlemenl : ou aperçoit le parc de la Malmaison, sous un soleil de printemps magnifique. Elle appelle : des domestiques entrent, à ses cris.) Venez! Venez
tous ! Il est père ! il est père !
MADEMOISELLE AVRILLON, éperdue.
Ah ! mon Dieu! ma bonne maîtresse !
JOSEPHINE, aux domestiques.
Quel chiffre, celui-ci ?
UN DOMESTIQUE, qui vient de droite.
J'ai compté dix-huit.
JOSÉPHINE, à un autre domestique.
Et vous?
U\ AUTRE DOMESTIQUE, qui vient de gauche.
Dix-huit aussi.