SCENE II
JOSÉPHINE, Mademoiselle AYRILLON, N A P 0 L É 0 N
(Joséphine s'abîme dans la lcclurc du calendrier. Un long silence.) L'Empereur paraii an fond, en costume de chasse. M11* Ârrillon l'aperçoit et elle demeure interdite à sa vue. D'un geste impérieux, il lui impose le silence, et lentement, il s'avance vers Joséphine.)
NAPOLÉON, derrière Joséphine.
Bonjour, mon amie.
JOSÉPHINE, se dressant sur place.
Oh ! toi !... C'est vous, Sire !... (A M"« AvriUôn.) Laissenous, mon enfant.
NAPOLÉON, retenant We Arrillon.
Non pas, restez. . . (D'un ton détaché.) Je suis à la chasse... Aux environs... Le hasard m'a conduit ici... avec un écuyer... Il garde mon cheval à la porte. . . Je suis incognito... (A M'"= Avrillon.) Fermez les portes... (Mlla Avrillon terme les portes. Napoléon va à Joséphine.) Ainsi, malgré ÏÏ1GS
ordres, te voilà à la Malmaison? Je le savais.
JOSÉPHINE
Et tu viens me voir tout de même? Merci.
NAPOLÉON
Non. non. je ne fais qu'entrer et sortir... accidentellement... le temps de savoir comment tu vas...
JOSÉPHINE
Tu vois ?
NAPOLÉON, bourru, mais sans rudesse.
Il parait que tu pleures ? Je te l'ai dit et fait dire ; je te l'ai même écrit... Je ne veux pas que l'on pleure... Tu finirais par en devenir aveugle.
JOSÉPHINE
Parle-moi plus doucement. On peut l'entendre.
NAPOLÉON, se radoucissant.
Est-ce raisonnable? ne dois-tu pas être heureuse... si
je le suis ?...
JOSÉPHINE
Dis-moi alors si tu Tes ?
NAPOLÉON, en se détournant.
Oui.
JOSÉPHINE
Je le suis donc aussi.
NAPOLÉON
A la bonne heure... mais t'en revenir ici, en ce
moment, à une portée de canon des Tuileries, pendant l'événement qui s'y prépare, qui t'a conseillé cela ?
JOSÉPHINE
Mon cœur.
NAPOLÉON
Mais, malheureuse, on attend la naissance de mon fils d'un jour à l'autre ; au plus tard pour la fin du mois qui court!
JOSÉPHINE
C'est cela. J'ai voulu être des premières à l'apprendre.
NAPOLÉON
Par le canon des Invalides ?
JOSEPHINE
Au moins... comme tout le monde.
NAPOLÉON
Les femmes sont des énigmes!... On dirait qu'elles
aiment à souffrir!... [Un silence; il vient s'asseoir auprès d'elle et
d'une voix attendrie.) Ah ! mon amie, pourvu que ce soit un garçon !
JOSÉPHINE
N'en doute pas... Je te le promets... J"ai tant prié...
NAPOLÉON, se levant.
Eh bien! nous verrons cela bientôt !... En attendant, je trompe mon impatience par l'exercice... Je brûle les heures... Je chevauche et crève des chevaux... Je
chasse... je viens de luer six faisans et quatre lièvres.
JOSÉPHINE
Ne te fatigue pas trop... Tu n'as pas l'estomac solide...
NAPOLÉON
Je ne mange plus.
Elle te soigne, dis ?
JOSEPHINE
NAPOLEON
Qui ?
JOSÉPHINE
Mais ta nouvelle femme ?
NAPOLÉON, refrénant son émotion.
Certainement... certainement... (AM-'-Avniion.) Qu'est-ce que vous faites là, vous ? Retirez-vous... (M|le Ayrillon sort — à Joséphine.; Enfin, puisque te voilà ici maintenant, je fermerai les yeux... Tu ne manques de rien, au moins ? Tu as des fleurs, des oiseaux, des diamants'?... J'ai fait payer tes dettes... Elles sont énormes. Tu n'en connais pas le chiffre toi-même... mais inutile de te gronder... l'argent ne te tient pas aux doigts!... Ta liste civile est votée... Tu peux semer l"or autour de toi... Désires -tu
quelque Chose ?... Elle incline la tète eu souriant.) Quoi '?
Parle ..
JOSÉPHINE, le doigt sur les lèvres.
Chutî... voir ton enfant!...
NAPOLÉON
Mais pourquoi pas ?
PLUS QUE HElNi: 331
JOSÉPHINE
Et l'embrasser.
NAPOLÉON
Nous verrons ! Je crois qu'il sera beau !
JOSÉPHINE, souriant.
Un Bonaparte ! c'est son devoir !
NAPOLÉON
Mais sa mère est jolie...
JOSÉPHINE
On me l'a dit.
Et puis, elle a reçu une éducation exceptionnelle. Elle possède huit langues, dont le latin et le turc! Elle a tous les arts d'agrément i
JOSÉPHINE
Est-elle gaie? Il faut savoir te faire rire !... Tu as des côtés plus frivoles qu'on ne pense... mais elle doit déjà te connaître.
NAPOLÉON
Nous jouons à cache-cache dans la chambre. Elle m'apprend la walse... elle est si jeune encore!
JOSÉPHINE
Est-ce vrai qu'elle le gagne au billard ?
NAPOLÉON
Elle me gagne ? Elle me gagne ? Je me laisse gagner ! . . .
JOSEPHINE
Comme aux barres, u rit. Tu ris donc, enfin ! Quel bonheur !
NAPOLÉON
On ne s'ennuie pas à ma cour... mais ce qui est mieux, mes peuples l'aiment... elle a réussi !.. Après Loi3 ce n'était pas facile !
JOSÉPHINE
Mon ami !
Quand elle m'est arrivée de chez son père, elle avait des attraits, rien de plus... elle s'est formée... Paris est la ville des élégances... mes généraux eux-mêmes ont pris de meilleures manières... J'ai resserré l'étiquette autour d'elle... A présent, elle dicte les modes... Elle a des peintres et des poètes, comme toi. qui la célèbrent... C'est vraiment une impératrice!
JOSÉPHINE, presque à vois Lasse.
L'autre !
NAPOLEON
Eh bien ! n'ai-je pas tenu ma parole ? 11 y en a deux ! . . . Tu règnes toujours, tu règnes en équilibre et de pair avec une archiduchesse de la maison d'Autriche ! Et personne ne bronche... pas même l'Autriche!... Va, je t'aurai bien aimée !...
JOSÉPHINE
Bonaparte !
NAPOLEON
Assez... (U s'éloigne.) Adieu.
JOSÉPHINE
Quoi?... Déjà?... Rien ne le presse. Demeure... Parlons d'elle... d'elle seulement.
NAPOLÉON
Je dois partir... on ne sait pas où je suis... Je ne puis plus tenir en place !... Rappelle ta dame de compagnie.
JOSÉPHINE
Encore une minute. Un pressentiment m'avertit que je ne te verrai plus.
NAPOLÉON, revenant vivement.
Pourquoi?
JOSÉPHINE, se reprenant.
Que je ne te verrai plus... lorsque tu seras père, voilà ce que je voulais dire.
NAPOLÉON
C'est possible, en effet.
JOSÉPHINE
Elle connaît tes visites... Elle s'en inquiète?... Elle est jalouse, peut-être ?
NAPOLÉON
Je n'admets pas qu'elle soit jalouse ! Allons, c'est l'heure.
JOSÉPHINE
Adieu alors... Regarde, je ne pleure pas. Tu n'em-
:i3i THEATRE D'EMILE BERGERAT
porteras pas une vilaine image de ta Joséphine. (Elle
s'efforce de le regarder et fond en larmes.) NAPOLÉON
Oui. tu souffres!... Mais raisonnons la situation... Causons comme autrefois, je suis venu pour cela (Tailleurs. — Quelque grande que soit ta douleur d'Ariane, qu'est-ce auprès de mes angoisses de souverain ? Comme je te l'ai prédit un jour, il y a deux ans, j'atteins aujourd'hui à l'apogée de ma fortune, sans avoir accompli mon destin !... Je crains tout de ce qui va suivre. L'Europe n'est pas fondue dans ma main. La moitié de l'ouvrage reste à faire. Qui la fera lorsque je ne serai plus là? Il y faudrait un autre moi-même... Dans ma famille, ils n'ont rien entendu à mon système. Quand je leur distribue des royaumes, ils s'imaginent que c'est pour leurs beaux yeux. Ils croient qu'on donne ainsi des peuples, comme au jour des Rois, des tranches dugâteau de la fève... Je comptais sur Lucien... Il m'a trahi... C'est un rêveur... Toi seule tu me comprenais, parce que tu as été du commencement, parce que tu m'aimes... Depuis toi, je suis tout seul, comme on est sans miroir ; je ne me vois plus !... aussi je sens que je tâtonne!... Ils l'ont deviné, là-bas, en Angleterre !...
JOSEPHINE, avec élan.
Tu seras père... Tu vas l'être... Ton fils achèvera ton œuvre.
NAPOLÉON
Oui. je lui montrerai mes fautes... L'alliance avec l'Autriche, par ce mariage, en est une !...
JOSEPHINE
Ne dis pas cela !...
napoléon
Si, elle a trop fait peur aux marchands de Londres. L'ennemi du continent, c'est l'île. . . J'ai encore l'Europe, ils ont la mer qui la cerne... C'était une princesse moscovite qu'il me fallait. . . La Russie passait de mon côté . . . La voilà de l'autre... Elle menace!... L'ours grogne dans les neiges !...
Voyons, veux-tu que j'aille à Pétersbourg... J'y verrai notre bon cousin Alexandre... Je ferai sa conquête. Veux- tu ?
NAPOLÉON
Il faut attendre la venue de l'enfant... un fils changera tout... Ils trembleront, si c'est un fils.
JOSÉPHINE
Tu vas dire que je suis superstitieuse, mais j'ai le droit de l'être... Tous les présages sont pour un garçon. J'ai vu Mlle Lenormant.
NAPOLÉON
Ah! Tu consultes, toi aussi?... Enfin, nous n'avons plus qu'à patienter quelques jours.
JOSÉPHINE
Quelques heures... on ne sait jamais rien... Je me rappelle que pour Eugène !... Les médecins eux-mêmes les plus forts...
NAPOLÉON, terminant
... Sont des ânes, Corvisart tout le premier... Il n'a pu rien me dire... Aussi, je ne vis plus... Je ne dors plus... La nuit, je me promène dans les galeries... Je descends même dans les jardins regarder le jeu des étoiles. J'écoute le bruit sourd que fait la terre en travail... Il y a un marronnier qui est près de fleurir...
JOSÉPHINE, avec joie.
A cette époque, c'est bon signe, cela ! La nature hâte son printemps pour toi... Courage !...
Oui, la nature ! c'est elle qui commande ! Que pèsent mes grenadiers dans la balance ? Le sort du monde dépend du ventre d'une femme !...
JOSÉPHINE
Ah ! mon ami î on souffre tant ! Sois bon pour elle !
NAPOLÉON
C'est toi qui la plains ?
JOSÉPHINE
Je la plains et je l'envie!
NAPOLÉON, l'attirant à lui
Ma bonne Joséphine î (Mlle Avriilon entre.) Qu'est-ce?
MADEMOISELLE AVR1LLON, très troublée.
Sire...
NAPOLÉON
Eh bien ! parlez î
MADEMOISELLE AVRILLON
Si Voire Majesté veut ne pas être vue... c'est M. de Talleyrand!
NAPOLÉON
Il vient te voir. Talleyrand courtisan du malheur? On me l'a changé! C'est bien. Promets-lui ce qu'il te demandera. Je te l'accorde d'avance. Je retourne aux Tuileries. Je voudrais être transporté déjà par un magicien. Je passe par la bibliothèque. (Il va à droite.) Adieu !
JOSÉPHINE
Tu reviendras ?
NAPOLÉON, sur le seuil.
Si tu es sage.
(11 sort à droite.) JOSÉPHINE, a M«« Avrillon
Je suis bien heureuse, Avrillon. A présent fais entrer le prince !
(Talleyrand entre.)