‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 30 sur 108 · SCÈNE II ROLAND, MANON · texte numérisé non relu

SCÈNE II ROLAND, MANON

MANON, des liasses de lettres dans les mains.

Mon courrier. Des plaintes, par quintaux!, La misère est partout!... Je vais aux hôpitaux. A tout à l'heure.

ROLAND, la retenant.

Reste un peu que je te voie Et t'admire !... Je l'ai si rare, cette joie, A présent, d'être seul avec toi !...

MANON

Tous les jours, Je pense?... Qu'y-a-t-il?

ROLAND

Rien. Le temps suit son cours.

Mais quel temps !... En fut-il jamais de plus barbare ? Le roi mort, c'est pour toi que j'ai repris la barre.

MANON

Vous voulez dire : pour la Gironde ?

ROLAND

A ton gré, Mon nouveau dévouement n'y met pas de degré ; Si je conduis le char, c'est toi qui tiens les rênes. Es-tu contente, au moins? M'aimes-tu? Réponds-moi.

MANON

Du nom que j'ai je suis fière... depuis Varennes Et le beau jour de la déchéance du roi, Le seul où l'on ait vu Roland pusillanime.

J'aimais le roi. L'accord n'était pas unanime. Qui dira quelle hérédité le porte-croix Du calvaire gravi par le dernier des rois Vient de payer du plus héroïque supplice ! Buzot est jeune. Il fond comme un fou dans la lice Contre un gouvernement séculaire et l'abat Sans prévoir qu'il te jette à la fin du combat Une tête innocente au pied de la tribune. Et puis?

MANON

Pour s'en tenir à vos comparaisons En fait de tète. 0:1 dit qu'il sut vous en rendre une Qu'on vous suppose chère, et pour quelques raisons.

ROLAND

On est déjà payé de te sauver la vie :

C'est sa chance et non pas son œuvre que j'envie.

MANON

Le courage, on le sait, n'est plus une vertu Chez vous, c'est votre souffle.

[.ROLAND

Et ce souffle, sais-tu Où mon âme l'aspire ? A ton âme ! . . . A la lèvre Qui me verse à la fois la sagesse et la fièvre Dans le chaste baiser que j'y prends chaque jour Comme le pain béni de ma messe d'amour. Dans la tourmente énorme où tout l'enfer m'attaque Je me compare au vieil Ulysse sur la mer : A la cime du flot qui recule, l'éclair Me montre Pénélope assise dans Ithaque ! La nef danse, et je vais, les yeux fixes au vent. Vers l'apparition de l'épouse fidèle Et du bon chien Argus, l'emblème et le modèle, Qui dort, en m'espérant, à ses pieds, et rêvant !...

MANON

D'où vous part cet accès subit de poésie ? Il n'est guère de mise entre de vieux époux. Avez-vous un souci caché ?... Me feriez-vous L'honneur inespéré d'un peu de jalousie ?

Jaloux de toi, Manon, c'est me calomnier !

MANON

Vous l'êtes, je le sens ! A quoi bon le nier ? Soupçonnez-vous quelqu'un de m'aimer ?

ROLAND

J'en soupçonne Tous ceux qui ne sont pas aveugles et personne

MANON

Je vous connais. Nommez...

ROLAND

Je te connais aussi :

Rien ne m'assure mieux que d'être à ta merci.

MANON

Pourtant écoutez-moi. Tant de foi conjugale M'impose le devoir d'un aveu qui l'égale : Je suis pour vous l'objet d'un culte trop romain ; Par simple humanité sortons du surhumain. La réputation farouche qu'on m'a faite Ne décourage pas toujours tous les Saint-Preux D'entreprendre Julie... Il n'est mauvais prophète Qui n'opère un miracle et guérisse un lépreux, Et la plus raisonnable a des fous qu'elle entraîne. Sa Majesté, dit-on, n'en garde point la reine, Ni son humilité la femme de Roland.

Enfin, sans appuyer sur semblable matière, On dénonce beaucoup, le temps est violent Le pamphlet siffle et bave avec ou sans talent, Nous sommes à Paris, ce n'est plus la Plâtière !

(Roland, rit.)

Vous riez ?

ROLAND

Si c'est là ton aveu, quel mari N'en serait fier ! Tu peux dire que j'en ai ri !

MANON

Même à Danton ?

ROLAND, un mouvement.

Tu dis ?

MANON, insistant.

Danton i Vous l'avez belle Pour en rire avec lui!

ROLAND

De quoi ?

MANON

De son libelle.

Vous l'avez lu? Je l'ai mis sur la table. Il est Encor dans la corbeille.

(Elle prend l'opuscule dans le corbeille et le lui montre )

Un beau coup de stylet Par derrière. Voici. C'est sur votre famille. Je croyais que Danton n'inspirait que Camille; Cette fois l'esprit manque et Ton vous dit tout crû Que vous êtes... le terme est courant dans Molière !

ROLAND, gaiment.

Avec Corneille donc je réponds : qui l'eût cru?

(Il jette le pamphlet sur le bureau.)

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