‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 33 sur 108 · SCÈNE PREMIÈRE ROLAND, BOSC · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE ROLAND, BOSC

(Au lever du rideau, Roland seul, lit une lettre qu'il replie vivement à l'entrée de Bosc, et met dans sa poche.)

(Entre Bosc.) BOSC, des chrysanthèmes à la main.

Bonjour.

ROLAND

C'est toi ?

BOSC

Je viens augmenter ta tablée.

Seul?

ROLAND

Tu vois.

lui THEATRE D'EMILE BERGERAT

El ta femme ?

ROLAND

Elle est à l'Assemblée.

ROSC

En français : « les fleurs d'or <( Chrysanthèmes )> en grec. — L'espèce est rare encor, Et nous l'avons depuis, — date exacte, — la prise, De la Bastille!... Mais, chut, c'est une surprise.

(Il va au fond disposer les fleurs dans un vase.)

Elle n'y croyait pas, « aux fleurs d'or »... En voilà !

(Du fond.)

Et qui règne aujourd'hui, Marius ou Sylla ?

ROLAND

C'est Madame Roland.

(Il regarde l'heure à la pendule.)

A cette heure, à la barre De la Chambre, Manon exécute et rembarre Le libelliste et son libelle...

BOSC

Dont l'auteur ?

ROLAND

Est un scribe honteux qui voulait un subside î

Elle accusait Danton d'en être le fauteur?

Il lui répond à l'Assemblée : il la préside !

— D'ailleurs notre alliance est faite, par vingt voix.

BOSC, même jeu.

Sur?

ROLAND

Sur vingt-deux ! C'est la majorité, tu vois ?

BOSC, revenant.

Plus que l'expédient, le succès est honnête.

ROLAND

Le rendez-vous était dans une maisonnette, Hors de Paris, à Sceaux, car c'était hasardeux, Et j'avais en secret convoqué les Vingt-Deux!... On discuta longtemps. Puis, après le langage, L'action. — On traita. — Danton voulait un gage ! « — Ma tête vaut vingt-deux têtes de Girondins, Hurlait-il, mettez-moi les vôtres en balance !... Quelques-uns devisaient d'amour dans les jardins î Enfin, je profitai d'un instant de silence. J'avais un pacte en poche, et tout prêt. Je signai En tête, le premier, et, sans débat plus ample, Celui-ci convaincu, celui-là résigné, Tous me firent l'honneur de suivre mon exemple.

BOSC

Belle désertion !

ROLAND

Sois indulgent pour eux !

La plupart ont trente ans et tous sont amoureux. La vie esta son prix quand on aime!... Le pacte Est arrêté, signé, daté ; Danton a l'acte En mains.

BOSC

Quels sont les deux qui se sont abstenus !

ROLAND

Buzot et Barbaroux !... Ils ne sont pas venus. Je me suis passé d'eux.

BOSC

Je le vois bien... et d'elle !

C'est la première fois.

ROLAND

BOSC

Tu sais qu'elle est fidèle

A ses haines aussi ?

ROLAND

Dans huit jours nous serons Là-bas, à la Platière et notre vie agreste Aura vite apaisé ses haines et le reste !... N'étions-nous pas heureux ? Nous recommencerons. J'ai remis pour toujours dans une main plus ferme Les rênes du pouvoir et celles du parti ; Je retourne au grand air, à ma vigne, à ma ferme. A mes livres !... Je pars ! I... Je suis déjà parti !...

BOSC

Oui, mais en attendant veille au coup de folie ! Elle aime le péril comme on aime le bal. C'est quand elle combat qu'elle est le plus jolie.

Bah î c'est fini ! Danton a le procès-verbal Revêtu des vingt noms.

BOSC

Moins deux !

ROLAND

Là, je t'arrête.

Elle ne voudra pas mourir, ni les tuer ?

BOSC

Oh i la mort ! Tout Paris court s'y prostituer ! Les condamnés se font la cour sur la charrette. On chante sous le scalp, c'est-à-dire d'expert : Depuis qu'il est geôlier à la Conciergerie, Vermasse, qui les voit de près, dit qu'il y perd Le sentiment précis de la sauvagerie !... On danse dans le sang, les verres en sont pleins... Si tu crois que Manon craint la mort, je te plains !

ROLAND

Et sa fille ?

BOSC

Dément aussi qui l'en sépares En un pareil moment, et qui te désempares ! 11 fallait lui laisser son ange gardien.

ROLAND

A Paris, Eudora ?

C'était aussi le tien.

ROLAND

L'ange aujourd'hui retourne au ciel sans qu'on l'y mande ! Marat n'a pas d'enfant, et l'intègre en demande !...

Le notre est en lieu sur, hélas et. dieu merci î Elle m'écrit. Veux-tu sa dernière J? Voici :

(Il tire la leltre qu'il lisait.)

Mon cher petit père que j'aime

Et qui ne m'écris pas souvent,

La Platière est toujours la même,

Monotone comme un couvent.

Selon ton désir, j'étudie.

Sur le clavecin de maman ;

Je m'exerce à la mélodie,

Et je ne lis pas de roman.

Je brode mieux. Bientôt j'espère,

J'aurai fini ton justaucorps.

Mais quand le soir vient, je m'endors

En rêvant de toi. petit père !...

Florence est toujours le cœur d'or î

Elle a pour moi des soins d'aïeule.

C'est elle qui me coiffe encor

Mais je m'habille toute seule !...

Tu sais, ton grand miroir doré ?...

Je m'y regarde, à la seconde...

Décidément je serai blonde,

Mon cher petit père adoré ! . . .

Un silence.) (Il reprend la lecture de la lettre.)

L'hirondelle de ma croisée

À déniché... Voici l'hiver...

Elle est partie au fil de l'air,

Ce matin, avec la rosée...

Que c'est loin. Paris !... Reviens-moi..

A tant espérer le cœur s'use...

Ne pourrais-tu pas dire au Roi

Que je m'ennuie et qu'il abuse ?...

Le reste est pour sa mère. Un mot aussi pour toi, Bien entendu.

(Il passe la lettre à Bosc qui commence à lire.) BOSC

« Maman, je te dis à l'oreille... »

(Bosc continue à lire à voix basse, et il rend la lettre à Roland.) ROLAND, remet la lettre dans sa poche, sur son cœur.

Qui ne refleurirait près d'une âme pareille ! Bosc, nous verrons Manon revivre en Eudora, Belle comme sa mère, intelligente... et blonde î... Quelle femme j'aurai, quelle fille elle aura!...

BOSC

Elle en a deux, Roland, la tienne... et la Gironde!

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