SCÈNE IV
ROLAND, VERMASSE. BUZOT, BARBAROUX puis MANON
VERMASSE, entre et annonce.
Les citoyens Buzot et Barbaroux.
(Buzot et Barbaroux entrent. Vermasse se retire et ferme le porte.) ROLAND, allant à eux.
Entrez !
BARBAROUX, sraimcnt.
On hasarde, à venir te voir, d'être éventrés,
Embrochés ou criblés, c'est au choix, par les piques
Un peu gauches encor de ces chantres épiques ;
Mais leur enthousiasme est superbe ! Demain
Il ne restera plus une famille entière,
Et le faubourg Antoine et le faubourg Germain
Fraternisent, dirait Vermasse, à la frontière.
BUZOT, à la croisée.
Le tableau laisse loin tous ceux qu'on a rêvés ! Des enfants, des vieillards, des infirmes, des prêtres ! Quelle ville, où l'on a qu'à se mettre aux fenêtres Pour y voir des héros naître entre les pavés !...
Venez. Asseyez-vous. Venons au fait. C'est grave.
BARBAROUX
Parle, sage Nestor. Prends le burin, et grave !
Mais à Marseille, on répugne à s'asseoir. Tu permets?
(II reste debout et va et vient.) BUZOT.. s'asscyant.
Qu'est-ce donc depuis hier au soir ?
ROLAND
Vous êtes mes meilleurs amis. Je vous consulte.
(Il s'assied à sa table.)
De mon gouvernement, voici ce qu'il résulte. — Notre programme était celui de Montesquieu.
Ramener au bonheur par la justice seule
Un peuple dont l'histoire est le roman de Dieu.
De ceux qui le feront, la Gironde est l'aïeule.
Car elle l'a tenté, la première, au milieu
De deux invasions : l'Étranger et la Rue.
Ah ! ce rêve de mes soixante ans éblouis !
Enter l'olivier au chêne de saint Louis,
River le char de guerre au soc de la charrue !
Poêles, c'est cela, que de moi vous vouliez ?...
Ils glissent dans le sang, hélas ! les gros souliers
Du vieux Roland, avec son second ministère.
(Il se lève )
Au dedans, la Vendée et sa rébellion : L'Espagne en Roussillon : l'Anglais en Finistère : Tous les jours, à Paris, à Bordeaux, à Lyon L'échafaud nous décime! ...Au dehors, dans l'Argonne Sur la Sambre et le Rhin, on meurt d'autre façon. La famine et la peur disputent à Sanison Ce que lui laisse... la Gorgone.
LARBAROUX
L'avenir veut sa dîme et l'honneur sa rançon. Qu'importe de mourir par la hache ou le glaive 1
ROLAND
Il fleurit, Barbaroux. en un triumvirat Parodié de Rome, où Crassus est : Marat, Robespierre : Pompée...
RUZOT, continuant.
... Et que Danton décore En humble qualité de César!
ROLAND
Pas encore, Mais la partie est là, sur un dernier jeton.
BUZOT
Tu dis ?
La populace idolâtre Danton.
Le parti qui l'aura, vaincra! Comme la lance Du chef gaulois, son nom emporte la balance.
BUZOT
Certes, si le sang pèse, il est lourd, en effet ! Laissons aux Triumvirs la part qui leur est due, Danton manque au bouquet î...
ROLAND
Alors, allons au fait.
Nous sommes débordés, la Gironde est perdue.
BUZOT
Non pas.
ROLAND
Je te le jure.
BARBAROUX, allant à droite.
Ah ! poussons les verroux.
On peut entrer.
ROLAND
Qui donc ?
BARBAROUX
Ta femme !
C'est pour toi.
5ARBAROUX
(Il marche. )
Barbaroux
Tu dis vrai pourtant. Buzot s'abuse.
Le parti ne vaut plus que le coup d'arquebuse ! Les Girondins sont las.
BUZOT
Pas tous.
ARBAROUX
Mais les meilleurs,
Les Vingt- deux !
(Il parle eu marchant de long en large.)
On en reste au rêve d'Arcadie !...
Vergniaud cicéronise et Fauchet psalmodie ; Jamais l'heure d'agir pour Brissot n'a sonné ; Guadet par son style étonne Gensonné ; Isnard métaphorise et Gorsas énumère ; Condorcet est illustre et Petion est maire ; Valazê, fin bretteur, se promène, un cartel À la main et Monsieur Lanjuinais est raide Comme un pieu! Vous cherchez Ducos, voici Fonfrède!, Quant à Louvet, il a fait Faublas!... Immortel î... Mais vois Danton,... Depuis le dix août je l'observe : Il n'écrit pas. Il a compris que l'action Est le levier du inonde ; il dort et se réserve Pour l'heure où le pouvoir sort de la faction. Il a la Rue et la Commune î
BUZOT
Qu'il les garde î
BARBAROUX
Et la Convention !...
BCJZOT
Le bourreau le regarde î
C'est son tour.
ROLAND
Ou le nôtre ?
BUZOT
Il ne manque qu'un chef
A la Gironde !.. Mais...
(Il s'arrête.] . ROLAND
Expose ton grief, Parle.
BUZOT
Numa n'est plus Numa sans l'Egérie.
ROLAND
En d'autres termes, dis, et point d'allégorie?
Tu t'interposes trop entre ta femme et nous.
BARBAROUX
Buzot!
ROLAND, ù Barbaroux.
Laisse.
BUZOT
Elle seule, elle insuffle aux cœurs mous Le véritable esprit révolutionnaire.
ROLAND
Tu m'accuses alors ?
BOZOT
Oui, d'âge ou de déclin.
Autrefois tu savais tenir tète au tonnerre.!
ROLAND
Je sais le détourner encor, comme Franklin ! J'écoutais Barbaroux prédire tout à l'heure L'avenir à Danton. C'est voir très juste. Il l'a ! Partageons avec lui cet avenir. Voilà.
BUZOT. prenant son chapeau.
Tu nous as dérangés pour cette offre *?
ROLAND
Demeure Et réfléchis. Cent mille ennemis au dehors : Au dedans la Terreur, Coblentz. et la famine... Voici l'état. C'est la Grèce avant Salamine.
BUZOT
Démissionne...
ROLAND
Non.
BARBAROUX
Laisse-nous faire alors.
ROLAND
A mon âge, — et ceci, Buzot, c'est ma riposte, —
Un vaincu meurt en grève, ou bien meurt à son poste.
Mais tu me crois trop sourd aux appels belliqueux...
, Il montre les Volontaires.)
Rendez-moi mes vingt ans et je pars avec eux ! Que ne puis-je !...
BUZOT
Chacun sa tâche. Fais la tienne.
BARBAROUX
Et dispose de nous s'il faut qu'on te soutienne.
BUZOT
Nous, ou Danton, choisis.
ROLAND
Tu ne le connais pas. Tout en lui, mal ou bien, signe le patriote.
BUZOT
Je ne connais donc pas Judas Iscariote.
Car je l'ai vu rompant ton pain, dans maint repas.
A ta table !...
ROLAND
Il revient et fait les premiers pas.
BARBAROUX
Que ne le disais-tu tout de suite et sans phrase ! Robespierre grandit, avec nous il l'écrase.
Tel est le plan de l'homme, à l'homme équivalent. Il sauve la Gironde, oui, mais en l'avalant. Tu n'as pas aujourd'hui ta prudence ordinaire Ouvre les yeux, Franklin, c'est là qu'est le tonnerre !
ROLAND
Enfants, qui n'avez pas encore deviné Dans ce Georges Danton l'homme prédestiné Qui résume son temps el le personnifie!... Lui barrer le chemin, Buzot. je t'en défie ! Brûlé de passions sans freins, outré dans tout. Rebelle à la mesure, à l'équilibre, au goût, Sans principe, sans règle et sans philosophie, Joueur de tous les jeux dont la force est l'atout, C'est Mirabeau- Va dé, d'accord, ou Démosthènes Roulant dans le tonneau du Cynique, on l'a dit, C'est exact, et le monstre oscille et rebondit Du vice de Corinthe à la vertu d'Athènes... Mais le peuple se mire en lui ! C'est son tribun. Il reconnaît son pas pesant, son masque rude, Avec le front ridé du pli de servitude ; , Il respire son souffle et flaire son parfum Dans l'odeur du marais féodal qu'il exsude ; Ses yeux chargés de l'ombre effrayante des bois. Lui disent l'origine et l'antique hébétude ; Il entend retentir sa voix dans celte voix Profonde qui rugit pour la première fois Sous le ciel et remplit déjà...
BUZOT
Les cimetières !
ROLAND
Mais il mène le Nombre î
LUZOT Aux prisons !
ROLAND, ouvrant la fenêtre sur la place.
Aux frontières î î !
(L'hymne des Volontaires éclate dans un chœur énorme.)
« A ton fusil plante ta baïonnette,
Heureux soldat du Peuple-Roi; La mort est sainte ou le meurtre est honnête ; Mène au combat pour ta terre et ta loi Tous tes aïeux ressucités en toi ! »
ROLAND, à la fenêtre.
Regardez-les, comme ils sont beaux,
Nos Volontaires en sabots, Prenant les pics aux tas et les fusils aux piles ; C'est à Georges Danton que la France les doit ; Cette armée est son œuvre, il la signe du doigt,
Tous ces héros sont ses pupilles,
Et l'Histoire n'a pour pendant
Que Léonidas commandant
Le défilé des Thermopyles !
(Revenant à Buzot et à Barbare**.)
Eh bien, devant cette œuvre, où tout s'efface, tout, Tout, tout, même Septembre, et qui dresse, debout, En pleine gloire, un serviteur de la patrie ; Devant notre frontière ouverte, hélas, devant Ces trous où l'étranger entre comme du vent ; Devant la République insultée et meurtrie Dont les cris font tomber les mères à genoux, Ouvrons les bras, fermons les yeux, unissons-nous î
BUZOT
Le génie esl banal et l'effort est vulgaire
Quand ce sont des Français qu'on entraine à la guerre î
Danton fait son devoir, mais de l'histoire, non ;
Il fournit les fusils, eux la chair à canon,
Et nous, les lois !
Mauoo entre, reste sur le seuil et écoute.) ROLAND
Tant pis, et ma douleur est vive Mais il sera ce soir à ma table, en convive.
BARBA ROUX
Tu ne le mettras pas près de moi. si j'y viens.
ROLAND
Vous refusez la main d'un Danton, citoyens ?
Assez ! Les Girondins pour sauver la Gironde
Sont Vingt-Deux.il n'ont pas besoin qu'on les seconde!
ROLAND
Barbaroux te l'a dit, les Girondins sont las... — J'ai pris un rendez-vous avec Danton.
BARBAROl'X, lui montrant Manon.
Plus bas!
BL'ZOT
Le berger au boucher conduit sa bergerie ?...
ROLAND
Y viendrez-vous tous deux ?
BARBAROUX, montrant Manon.
Consulte l'Égérie.
ROLAND
Il n'était pas besoin que ma femme intervînt. Les Vingt-Deux y seront.
MANON
Ils ne seront que vingt !
(Un silence.)
Mon devoir est de vous sauver malgré vous-même. La Gironde, elle et vous, voilà tout ce que j'aime. Certes, je vous estime au prix que vous valez, Mais il s'agit aussi de la patrie !... Allez i
RIDEAU