SCÈNE IV
MANON. BUZoT
BL'ZOT
Vous m'épargnez l'épreuve, elle eût été la pire. Mais de cette faveur où, comme d'un coffret Entr'ouvert votre cœur exhale son secret, Que dois-je enfin penser ?
MANON, s'alïaissanl sur un canapé.
Que la Gironde expire, Que l'épreuve était vaine... et que tout est fini.
BUZOT
Non, elle aura vécu depuis le jour béni Où vous vous défendiez d'incarner son génie Jusqu'au jour qui sera le dernier de mes jours. La Gironde, expirer?... Vous vivez, je le nie î
MANON, lui donuant la main.
Cher et fidèle ami !
BUZOT
Votre amitié toujours !
MANON
Je donne ce que j'ai.
BUZOT
Vous avez davantage.
De quel prix est un don qu'il faut que l'on partage ? Vous vous dilapidez à cent cœurs subjugués Et mon trésor s'en va sourire par sourire !...
MANON
N'est-ce pas vous, ingrat, que j'en devrais proscrire?
BUZOT
Je m'appauvris de tout ce que vous prodiguez.
Mouvement de Manon.)
Ne peut-on écouter ce qu'on permet d'écrire ? Je brûle d'une soif que peut seule apaiser La coupe fraîche et rose où rit votre baiser.
MANON, mollissant.
C'est mal, aujourd'hui !...
EUZOT
Non. votre abandon plus tendre.
Votre trouble, tout dit que vous voulez m'entendre, Et que je peux parler, qu'il est l'heure, qu'il faut L'échanger à jamais, le mot, l'éternel mot Où tout finit et tout commence... je vous aime.
MANON, à mi-voix.
Il ne m'a pas quitté l'oreille du jour même Où vous me l'avez dit pour la première fois, Hélas, et je l'entends quand j'entends votre voix...
BUZOT
Ah ! madame !
MANON, se levant.
Croit-il que, femme et fille d'Eve.
On soit invulnérable aux traits de l'homme épris. Et que la Girondine aussi n'ait pas compris Le cri de liberté des Amants de Genève ?... Pense-t-il que l'amour d'un héros, jeune, ardent, Intrépide, interdit mais fatal cependant, Depuis un si long temps que j'en suis encensée N'ait jamais, même en songe, étourdi ma pensée J?
Bl'ZOT
Vous m'aimiez !... Tout fleurit, tout embaume, tout luit.
Tout chante î... Le soleil éclate dans ma nuit !...
Tu m'aimes ! Oh ! réponds !... Parle, je t'en supplie!
MANON
Honte à celle qui ment comme à celle qui plie Où la nature ordonne et nous dicte sa loi ! Vous voulez ma réponse?... Alors écoutez-moi...
(Elle s'assied au milieu, Buzot est à ses pieds.)
Quand jetais dévote à la Vierge, — C'est mon enfance, et j'y renais, — J'allais souvent lui mettre un cierge Pour l'époux que j'imaginais !...
Je le rêvais chevaleresque Comme un Saint-George de vitrail Poussant son coursier du poitrail Contre les diables de la fresque !...
(A Buzot..
Vous lui ressembliez déjà, Car mon Saint-George avait des ailes î... Un jour, pour d'autres demoiselles Mon beau guerrier me négligea...
Pourtant je lui restai fidèle :
Gardez cet innocent aveu...
Vous grandissiez et le bon Dieu Changeait la copie en modèle.
(Mouvement de Buzot.)
Je devins femme et j'attendis...
Le destin a des lois étranges ! . . .
Les yeux fixés au paradis
Je regardais voler les anges...
Vous ne vîntes pas !... Je pleurai ;
Oh ! qu'à présent je me méprise !...
Vous voilà, cher désespéré,
Il est trop tard. . . ta femme est prise ! . . .
BUZOT
Je la reprends ! Elle est à moi !
Son aveu céleste en fait foi.
Tu m'appartiens depuis que tu m'aimes, tu m'aimes Depuis ton premier jour, et tous les stratagèmes Par lesquels ton amour cherche à duper le mien Ne m'empêcheront plus de rentrer dans mon bien. Ton Saint-Georges revient, fiancée immortelle.
MANON
Par grâce.
BUZOT
Qu'est-ce donc ?
MANON, s'écartant de lui.
Je ne puis être à vous
BUZOT. avec ironie.
« Honte à celle qui ment! » Que ces mots étaient doux!
MANoN
0 vous qui l'adorez ! la Liberté ment-elle ? Elle n'a pas d'amant, on vit à ses genoux.
BUZOT. même intonation.
« Honte à celle qui plie où la nature ordonne ! »... Que ces mots étaient fiers !
MANuN
Je ne m'en dédis pas.
Tout ce qui m'appartient de moi-même ici-bas, Honnêtement, l'esclave honnête vous le donne.
BUZOT
Alors, libérons-nous!... Oui, montons au pays Où l'honneur et l'amour ne sont jamais trahis !... Puisque de ses devoirs personne n'a la taille, Puisqu'il ne reste plus de culte à blasphémer, Vaincus des deux combats de la même bataille Allons où l'on est libre et où l'on peut aimer !... Mourons !
MANON
Ne me tentez pas trop!... L'abime attire!...
BUZOT
Viens, femme, émigrons-en, des États du martyre Qui brident le baiser d'un mors et la vertu D'un cilice, et qui n'ont, sur le chemin battu D'une vie où le Mal dresse ses croix infâmes, Que de vils serfs traînant les chaînes de leurs âmes. Viens, je te conduirai, sans heurt et sans cahot, Dans le lin virginal' de ta candeur première Doucement, sur mon sein, à travers la lumière... Remportons tous les deux la Gironde là-haut !... Partons unis !
MANON
Vous le voulez?
Oui, je t'adore!
Ou mourir à tes pieds ou mourir dans tes bras.
MANON
Soit, mais c'est bien la mort !
BDZOT
C'est l'amour i
MANON
Pas encore!
BUZOT
Oh ! quand donc ?
(Manon va lentement au vase Je chrysanthème?. MANON, du fond.
Quand ces fleurs, qui viennent de déclore Avec mon cœur s'effeuilleront... tu l'apprendras î
Entre Barharouï.