‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 39 sur 108 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Les Mêmes. BARBA ROUX, puis ROLAND

BARBAROl'X. s'arrètant sur le seuil.

Du courage. Madame !... Il rapporte le pacte.

ROLAND, il entre, le pacte à la main.

Danton me donne une heure, et pas plus, l'heure exacte. Pour avoir vos deux noms, signés là, sous le mien ; Il pardonne à ce prix et renoue un lien D'où dépend le salut commun. Le peuple gronde. C'est demain que Marat dénonce la Gironde.

MANON

Danton chérit toujours d'un amour violent

Ce qu'il aime ou désire. Il faut à ce grand homme

Ma main d'abord et puis l'honneur de ceux qu'il nomme :

« Les reflets » — c'est son mot — « de madame Roland » , Et le tout en une heure !

ROLAND

Elle marche, cette heure!

Hâtons-nous. Il attend.

MANON

C'est la mise en demeure ?

ROLAND, à la table montrant le pacte.

Les plus grands ont signé.

MANON, jetant un coup d'œil sur le pacte.

Mais les plus braves, non, Et parmi ces derniers, je ne lis qu'un seul nom : « Roland. »

ROLAND

Près d'un Vergniaud t

MANON

C'est pourquoi je m'étonne De l'avoir à mon front de femme !.. Il y détonne. Je rêve ou j'ai rêvé douze ans !.. Mais choisissez.

Il n'est pas opportun. Assez !

(Il savance en scène.)

Vous savez qui je suis et si la mort m'effraie ? Il convient de tenir pour une chose vraie Que lorsqu'elle viendra, je lui dirai : merci. Ce qui me fait plus peur que la mort, le voici :

J'ai deux amis, chéris entre tous, j'ai deux hôtes De tous les jours, j'ai deux enfants sur qui ma foi Se repose dans les succès ou dans les fautes, Ils font faillite à ma parole et sont chez m

BARBAROUX

T'es-tu porté garant ?

ROLAND

Oui.

BARBAROUX, s'asseyaut à la table.

Dis-le donc !.. Je signe î

BUZOT, l'arrêtant. '

Barbaroux !

Barharoux, s'arrête et se lève sans signer.)

ROLAND

Ah ! Buzot !

BUZOT, à Roland

Nous étions tes amis. Souviens-toi de ce soir d'automne où, dans ta vigne, Deux frères sont venus à toi comme au plus digne !.. Qu'as-tu fait chez Danton des cœurs qu'ils t'ont remis?

ROLAND

Ingrat ! c'est de la mort que Roland te délivre !

BUZOT

Quj te dit que l'on tienne à vivre ?

ROLAND

Sauve au moins la Gironde !..

DLZOT

En déchirant son livre A la plus belle page ? En fermant sous le pli Le chapitre où vivra son rêve inaccompli ?... Qui te permet de nous raturer notre histoire ? A ton rang de vaincu, le premier au prétoire Et le dernier à l'échafaud !

ROLAND

Ce n'est pas ta leçon, c'est ton nom qu'il me faut.

fcUZOT

Près du nom du ministre impuissant et sonore D'une Justice qu'il trahit et déshonore ? Près du nom d'un tueur de femmes et d'enfants ? Ouvre les yeux, vieillard, c'est toi que je défends. Si l'œuvre est à ce prix, périsse donc la nôtre Et que l'humanité reste encore au maillot !..

Le bourreau. fait mentir l'apôtre ; La liberté s'arrête où l'on dresse un billot.

Anathème sur tout massacre

Que, pour seule excuse, consacre La morale du loup plus fort que le mouton.

Nul progrès ne vaut un supplice !

On ne met pas son nom sous le nom d'un Danton

Sans être, ou sembler, son complice.

ROLAND

Vous tuez bien des rois !

BUZOT

Les sectaires, moi pas.

ROLAND

Quand tout marche, celui qui s'arrête recule. Sans écraser un être animé, fais un pas !.. Incrimines-tu donc Hercule d'être Hercule Et de monter lui-même au bûcher de l'Œla?

MANON

La force est une impasse et non pas une issue ; Le Christ remplace Hercule et la croix la massue : Le mont OEta s'appelle aujourd'hui Golgotha.

Un silence.)

ROLAND

Alors, vous refusez ?

BUZOT

J'ai dit.

BARBAROUX

Un mot. Ecoute

ROLAND

Parle vite. Le temps s'écoule goutte à goutte.

BARBAROUX

J'ai le salut.

ROLAND

Lequel ?

BARBAROL'X

Les bois et le fusil.

Tant qu'il reste au soleil des armes et des arbres Le sculpteur a le temps de ciseler nos marbres. Je pense qu'en province on n'est pas en exil,

Et que Caen est en France, étant en Normandie ; Qu'à Nantes un brandon allume un incendie ; J'estime qu'à Bordeaux, cité de batailleurs, On est dans la Gironde au moins autant qu'ailleurs, Et que là-bas, chez nous, on peut combattre à l'aise Dans cette ville à qui Ton doit la Marseillaise.

ROLAND

Quoi ! la guerre civile, et devant l'ennemi ! Qu'en penseraient les morts superbes de Valmy? Ils n'en ont pas tant dit, Malesherbe et De Sèze Pour défendre l'honneur du pauvre Louis Seize î Français, nous verra-t-il du ciel où sont les rois Qui dans le sang aussi, comme Danton, je crois, Ont trempé les couleurs de l'unité française, Découper nos drapeaux tricolores en trois ! Tu n'as pas pas réfléchi, Barbaroux, c'est visible.

La patrie est une et indivisible.

Signez pour la patrie!.. Il n'y faut point d'effort.

(Silence de tous.)

Vous jetez à Samson vingt têtes, c'est le compte.

BDZOT

De la sienne chacun dispose, mais la honte N'oblige pas.

BARBAROUX

Roland, ce n'est rien, c'est la mort!

ROLAND

Je ne me comptais pas.

(Il montre Manon.)

Regardez-la, cruels!..

Voici la vingt-deuxième !,

BLZOT Regarde-la toi-même.

^Manon demeure impassible. Grand silence.) ROLAND, avec émotion

Ce n'est plus ni le chef, ni l'ami, c'est l'époux

Qui parle. Jeunes gens, désendurcissez-vous !...

C'est de votre pitié qu'un vieillard se réclame !

Hélas i vous le savez, témoins de tous les jours

De quelle force ils sont, ces suprêmes amours

Dont l'âge, comme un vent d'hiver, fouette la flamme !...

Je ne pense, ne vois, ne respire et n'entends

Que par elle !... Buzot, à ton âge, vingt ans,

Tu dois aimer, car c'est la règle universelle.

On t'aime? Eh bien, amant heureux, au nom de celle

Qui te nourrit le cœur et t'endort en ses bras,

Laisse-moi mon bonheur!...

(Silence de Buzot.)

Quoi ! tu ne réponds pas ?

C'est à sauver Manon que Roland te convie ?

BUZOT

J'attends l'crdre.

ROLAND

De quoi !.. De lui laisser la vie '?... Un mystère est ici, dont je n'ai pas les clés !... Tu verras sans frémir, toi, notre hôte, la hache Formidable tomber sur ces cheveux bouclés !.. Faut-il donc qu'à genoux un mari te l'arrache ?

BUZOT, à Manon.

Ali ! Madame, la mort!...

MANON

Laissez.

ROLAND, se" tournant vers Manon.

Alors, c'est toi Qui veux mourir ! Tu veux mourir, Manon ?.. Pourquoi?

MANON

L'amour dont j'aime ceux que j'aime,

Je vous en atteste vous-même, Aux yeux de tous, ouvertement, a toujours lui. Femme, hélas, mais rebelle aux féminins mensonges, L'amour m'est apparu sur la terre en deux songes ; L'un d'eux s'envole, et c'est chez Danton qu'il a fui ! Père de mon enfant, vous aurez eu ma vie ; Je n'y regrette rien et je pars sans remord. Il ne me reste plus à donner que ma mort,

Ce n'est pas un objet d'envie î

ROLAND

Ah ! Qu'entends-je ?

MANON

Merci d'avoir douze ans été L'homme dont la valeur semblait suspendre l'âge, Et qui chaque matin d'un éternel été De la fleur de Gironde embaumait mon corsage. Et puis, pardonnez-moi, si les yeux dessillés Par ce pacte où, tremblant encor, vous vacillez De reconnaître un nom qui demeure le nôtre, J'ai formé le souhait d'en mériter un autre.

ROLAND

Foule-moi sous tes pieds, Manon, mais ne meurs point!

MANON

Les ordres de l'époux sont bornés à ce point Et l'esclave a droit à son âme.

ROLAND, se dressant li n'a donc pas menti, le pamphlétaire infâme î

A Buzot : eu lui montrant le pacte.)

Signe, ou tu l'aimes î

Ll'ZOT

Oui.

ROLAND, à Manon

Tu l'aimes donc aussi ?

MANON

Aucune en pareil cas ne vous répondrait.

ROLAND

Si, Celle qui Ta juré par serment sur sa fille.

MANON

C'est bien. Qu'exigez-vous ?

ROLAND

Que ta probité brille, Femme honnête !.. Tiens ton serment, sur l'heure, ici. Danton attend. Voici les minutes suprêmes. Sans leurs deux noms, tu meurs, et si tu meurs, tu l'aimes. Parle sans crainte, sans détours, et clairement.

BUZOT, s'élance et prend le pacte.

Ah madame !

MANON, à Buzot.

Donnez.

(Elle déchire le pacte.)

J'ai tenu mon serment.

Elle va au vase où sont les chrysanthèmes, en prend un et le tend à Buzot.)

Vous, adieu!.. Je serai fidèle à ma parole. C'est la mort. La fleur d'or a fermé sa corolle.

Elle lui donne un chrysanthème.) BUZOT

Adieu donc.

(A Barharoux.)

Viens mourir.

BARBAROUX

Non, viens combattre ! Elus D'un peuple, notre sang ne nous appartient plus, Tant que la République en demeure altérée. Nulle cause n'expire avant d'être enterrée. La Gironde palpite encore, et, fût-ce pour un jour, Donne lui ton honneur, ta vie... et ton amour !

(II l'entraîne.)

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