‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 55 sur 108 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

JOSÉPHINE, TALLEYRAND, Mademoiselle AVRILLON

Joséphine est en costume de ville (1795), élégante, mais simple. Elle tient un petit carlin. Talleyrand. à la mode contemporaine, avec le caractère d'anglomanie. Il boite du pied gauche, mais sans exagération. Mademoiselle Avrillon porte une pochette à échantillons. Elle marche à quelques pas derrière Joséphine.

JOSÉPHINE, au bras de Talleyrand.

A Paris, vous, monseigneur... du moins, monsieur le comte... non, Excellence... ou... citoyen Talleyrand?.. Comme on s'embrouille... moi, je m'y perds.

TALLEYRAND

Il y a le titre d'ami, qui concilie tout.

JOSÉPHINE

C'est vrai, et de vieil ami. Comme tout le faubourg, je vous croyais encore en Amérique.

TALLEYRAND

J'en débarque d'hier, grâce à Chénier qui m'a fai rayer de la liste des émigrés. C'est un grand poète ! Ma première rencontre est du meilleur augure. Je tombe tout de suite sur la belle des belles, la vicomtesse de Beauharnais.

Si je répétais le mot à Mmc de Staël, je connais un homme qui ne me le pardonnerait pas.

TALLEYRAND

Cet homme ne peut être que Mme de Staël lui-même.

JOSEPHINE, riant.

Ah î bien î l'exil au moins ne vous a pas corrigé du péché de malice. Dites-moi, l'Amérique, en somme, qu'est-ce que c'est '!

TALLEYRAND

En un mot. voici. Trente religions et un seul plat.

JOSÉPHINE

Vous avez dû bien souffrir, gourmand comme vous l'êtes !

TALLEYRAND

Gastronome, madame, et ancien évêque !

JOSÉPHINE

Et qu'est-ce que vous faisiez là-bas ?

TALLEYRAND

Des économies, de la bile et quelques relations exlé-

rieures, ces dernières pour m'entretenir... Ils ont làbas un certain Washington qui est un bien honnête homme !... Il ne réussirait pas chez nous î

Et vous revenez pour la révolution ?

TALLEYRAND

Encore une ?

JOSÉPHINE

Comment, vous ne savez pas ? Le roi revient. On va revivre. C'est pour demain. La conspiration est admirable.

TALLEYRAND

Malheureusement, elle ne réussira pas.

JOSÉPHINE

Oh ! ne dites pas cela à une pauvre femme !... Cette affreuse Convention ne veut rien me rendre des biens confisqués à mon pauvre Alexandre et vous savez que Beauharnais m'a laissée avec deux enfants.

TALLEYRAND

Eugène etHortense, oui. Comment vont-ils?

JOSÉPHINE

Des amours. C'est Mme Campan qui m'élève Hortense. Quant à Eugène... ah î mon ami, il apprend... la menuiserie !... Vous voyez bien qu'il faut que la conspiration réussisse.

TALLEYRAND

Elle ne réussira pas pour trois raisons. D'abord,

parce que nous pouvons en parler la veille, ouvertement, dans un jardin public.

JOSÉPHINE

Mais tout Paris en est. je vous assure.

TALLEYRAND

Vous voyez bien. Ensuite, elle est prématurée de quinze ans, ceci est de la politique transcendante ; enfin, il y faudrait un Monk.

JOSÉPHINE

Un Monk?...

TALLEYRAND

On appelle Monk, en anglais, madame, un capitaine spécial pour les restaurations monarchiques. Il est très rare et... très cher.

JOSÉPHINE

Il y en a ? Dites-moi que nous en avons ?...

TALLEYRAND

On en a beaucoup guillotiné ces derniers temps, je n'ai pas à vous l'apprendre. Mais il reste une quatrième raison, et majeure, celle-là, pour que le complot avorte.

JOSÉPHINE

Laquelle ?

TALLEYRAND. se levant.

C'est... que je n'en suis pas !

JOSÉPHINE

Ah ! mon Dieu ! mais qu'allons-nous devenir, mes petits et moi ? Donnez-moi un conseil, vous î

TALLEYRAND

Eh bien, jouez sur les grains !

JOSÉPHINE, naïvement.

Quels grains ?

TALLEYRAND

Comment, quels grains? Mais tous les grains.

JOSÉPHINE

Les grains de café aussi ?

TALLEYRAND

Si vous voulez, n'importe !

JOSÉPHINE

C'est parce qu'il se trouve que j'en ai d'excellents ! Youlez-vous voir? Avrillon, la pochette à échantillons.

(Elle passe le carlin à Mlle Avrillon, lui prend le petit sac et le met sous le nez de Talleyrand.) Flairez î

TALLEYRAND, il hume le café, regarde Joséphine a\ec commisération.

Ma pauvre vicomtesse !

JOSÉPHINE, lui reprenant le sac.

Alors vous n'y connaissez rien !

TALLEYRAND

Moi, en café? C'est du Martinique de l'année, de qualité supérieure et, si j'ose le dire, pour diplomates !...

Lorsque je vous ai rencontré chez Corcelet, nous

entrions, Avrillon et moi, pour lui céder le reste de ma petite provende... Si vous en voulez, hâtez-vous...

TALLEYRAND, riant.

On n'est pas plus maladroite commerçante î

JOSÉPHINE, levant les bras.

Que faire alors ? Vous me désolez tout à fait.

TALLEYRAND

Ayez-vous un miroir de poche '?

JOSÉPHINE

Quoi ?

TALLEYRAND

Je vous demande votre miroir de poche. On en a toujours un, quand on se respecte.

JOSÉPHINE, à M;:e Avrillon.

Avrillon, la petite glace à main pour monseigneur.

TALLEYRAND, prend le miroir.

Belle comme vous l'êtes, vous me demandez d'être votre conseiller quand vous avez celui des Grâces !

Voyons, que VOUS dit-il? (Il lui présente le miroir.)

JOSÉPHINE, moitié se mirant, moitié regardant Talleyrand.

De... me... re... marier?

Ce n'est pas moi qui parle au moins, c'est l'oracle î

JOSÉPHINE VOUS allez rire, j'y pensais ! (Elle rend le miroir à M"e Avril-

îon.) Votre bras, mon cher comte, jusque chez Corcelet. J'ai cent autres choses à vous dire. L'autre jour, chez Barras, Mmc de Staël...

(Joséphine et Talleyrand sortent.)

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