‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 58 sur 108 · SCÈNE IV BONAPARTE, JUNOT · texte numérisé non relu

SCÈNE IV BONAPARTE, JUNOT

(Bonaparte à vingt-cinq ans. Il est vêtu en civil, tel que le décrit la duchesse d'Abrantès, en 179o : redingote gris de fer râpée ; chapeau rond sur les î eux ; les cheveux en oreilles de chien, longs tombant de chaque côté sur le collet; point de gants; bottes mal faites et sans vernis. Le teint est jaune, les yeux ardents, la maigreur extrême ; démarche fiévreuse geste rare et rapide. — Junot est en lieutenant d'artillerie de lan IV.)

JUNOT, un peu allumé.

Mon général, que dites-vous de cette satanée cuisine des Frères-Provençaux? Vous êtes du Midi, ces épices doivent vous plaire. Moi, simple Bourguignon, j'en ai la margoulette emportée.

BONAPARTE

Oui, mais tu as encore réglé la note ! Allons, Junot, cette fois, quel est mon écot sur le souper ? (il tire des

assignats de sa poche.)

JUNOT

Bah ! laissez donc ! (il tend îoreiiic.) Les entendez-vous ? C'est une contre-révolution. Le sabre me démange.

BONAPARTE

Que veux-tu ? Ce gouvernement fait pitié ! Il ne sait pas s'en aller... ni rester ! Mène-t-on Paris comme une ville de province ?

JUNOT, il fait sauter une bourse.

La province, elle a du bon ! Comme tous les mois, les dix louis sont arrivés ce matin, régulièrement, de

Montbard. Bourgogne. Voyez, cinq du papa, cinq de la maman. C'est le compte. A votre service : tout ou partie, et de bon cœur !

Merci, non.

BONAPARTE, il s'écarte.

JUXOT

C'est moi que vous auriez obligé, mon général, (il rempoche sa bourse.) Une justice à rendre à la République de Tan IV, c'est qu'elle n'engraisse pas ses officiers supérieurs !

BONAPARTE

Si au moins elle les habillait î Ils n'ont plus de drap pour l'armée. Croirais-tu que je n'ose sortir avec mon uniforme de général de brigade ? Il est en loques. On ne trouverait pas à le vendre.

Jl'NOT. scandalisé.

Vendre votre uniforme du siège de Toulon '? Pourquoi pas à l'Angleterre, tout de suite?

BONAPARTE

Ma foi, je me demande pourquoi je le conserve ! Ils sont en train de reviser les grades... Demain, je serai peut-être retombé capitaine.

JUNOt

Et moi, sergent alors ?

BONAPARTE

Et toi, sergent, Junot.

JUNOT

C'est bien la peine de se couvrir de gloire !

BONAPARTE, il lui pince l'oreille .

On recommence !

JUNOT

Et à présent, mon général, que faisons-nous du reste de la soirée ? Je ne vous cache pas que je suis comme la France : j'ai besoin de danser un peu! Sans doute, c'est le poivre et le safran. Mes dix louis carillonnent dans ma poche !

BONAPARTE

Va, libertin. Moi, j'ai affaire ici.

JUNOT

C'est vrai. Vous me l'avez dit. Vous attendez de Marseille votre frère Lucien... Est-ce que c'est grave?

BONAPARTE

Tout est grave et rien ne l'est : c'est le destin qui en décide. Pourquoi la question ?

JUNOT

Lucien est, après votre mère, celui des vôtres que que vous semblez aimer le plus. J'ai remarqué que vous le consultiez de préférence dans les grands cas . Or, pour le faire venir de Marseille '?...

BONAPARTE

Lucien est le moins fou de la famille. J'aime à l'entendre raisonner des choses. Mais je ne consulte que...

Ceci. (Il montre le firmament.)

ÏUÏIOT, riant.

Ah ! oui î je connais votre marotte.

BONAPARTE, grave.

Junot, il faut croire aux étoiles.

IUNOT, gaiement

Permettez-moi de m*en tenir aux comètes. Elles influent sur les vendanges.

BONAPARTE, haussant les épaules.

Tu nies la prédestination, toi ? Imbécile !

JUNOT

J'en laisse surtout la crédulité à l'Orient !

BONAPARTE, pensif.

L'Orient î... L'Orient !... J'irai !

JUNOT

La Vendée était plus près. Vous avez refusé le commandement de cette expédition : beaucoup de vos amis le déplorent.

BONAPARTE

Une guerre de maquis ?... Je l'ai assez faite en Corse avec Paoli. Mon arme, c'est l'artillerie. A présent il me faut des plaines.

Marmont assurait hier que ce refus vous coûterait votre grade et que c'est pour cela qu'on vous le marchande. On vous suspecte de royalisme. Ce n'est pas le moment peut-être ?

BONAPARTE

Sottise! et puis?... Messieurs les utopistes pensentils donc qu'une république peut fonctionner sans élite? Rome et Venise avaient des patriciens.

(Des merveilleuses traversent la scène.) JUNOT lui montre les merveilleuses.

Je me contenterais de quelques patriciennes.

BONAPARTE

Oui. La femme est une force en France. Mais la Parisienne, élégante, intelligente, voluptueuse, celle-là domine Paris, et Paris c'est l'empire du monde. J'ai bien cru un jour que je l'avais!... Tu sais de qui je veux parler.

JUNOT

De Mlle Désirée Clary, votre belle-sœur.

BONAPARTE

Son père n'a pas voulu de moi, à cause de Joseph, qu'il a déjà pour gendre. « C'est assez d'un Bonaparte dans une famille », a-t-il répondu à ma mère.

JUNOT

Ah!

Eh bien, il a eu raison. J'allais dévier peut-être.

junot Mon général, Mlle Clary vous aimait.

BONAPARTE

Qu'y pouvons-nous, Junot ? On a aussi sa fatalité

d'amour réglée là-haut avec les autres... Il n'était pas écrit sans doute que ma pauvre Désirée dût être Mme Napoléon Bonaparte... En avant!

JUNOT

En avant ! C'est pour l'Orient alors?

BONAPARTE

Il n'y a plus rien de grand à faire dans cette vieille Europe! On y étouffe d'histoire.

JUNOT

Vive le Coran ! Partons î

BONAPARTE

Tu me suivrais là-bas ?

JUNOT

En douter n'est pas bien.

BONAPARTE

Vrai ?

JUNOT

Voilà encore un de vos regards à transpercer les gens jusqu'aux moelles. Vous ne croyez pas assez en ceux qui vous aiment... C'est votre seule faiblesse.

[ BONAPARTE

Je n'oublie pas quel brave tu es. Tes camarades t'avaient surnommé « La Tempête ». Je t'ai vu, à Toulon, dans les batteries, sabler mes dépêches de la poussière soulevée par les obus qui pleuvaient autour de tes guêtres. Aussi je t'ai fait lieutenant et je t'ai pris

pour aide de camp... mais Constantinople, c'est loin de Montbard !

IUNOT

Mon général, depuis que je vous suis attaché, je ne sais comment dire... enfin il est prouvé comme il n'y a qu'un Dieu qu'un chrétien peut en avoir deux ! Voilà î

BONAPARTE

Je me souviendrai du mot... Nous irons en Orient, j'y fonderai un vaste empire.

JUNOT

Pardon, une vaste république?

BONAPARTE

Que t'importe si tu en es ? Tu en seras.

JUNOT

Allah est grand et Bonaparte est son prophète !

BONAPARTE

Tête chaude î II se voit déjà roi de Trébizonde ! Va, et à demain !

Toujours au même garni, rue des Fossés-Montmartre ?

BONAPARTE

Oui, hôtel de la Liberté, jusqu'à nouvel ordre.

(Junot va au fond, écoute, regarde et revient.) JUNOT

Tout bien réfléchi, j'aimerais mieux ne pas vous

quitter ce soir... Il y a quelque chose dans l'air. Si ça se met à chauffer, je voudrais bien ne pas être trop loin de la bagarre... Excusez-m'en, l'habitude est prise... et puis, c'est mon service...

(Entre Lucien.) BONAPARTE

Voici Lucien, va aux nouvelles, et reviens m'apprendre ce qui se passe.

(Junot sort.)

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