‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 64 sur 108 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

TALLEYRAXD en scène, JOSÉPHINE

et Mademoiselle AVRILLOX, dans la coulisse,

soit dans le boudoir de Joséphine.

TALLEYRAND, à la porte du boudoir.

Madame la générale, m'oubliez-vous dans votre atelier des Grâces?

JOSÉPHINE, de l'intérieur.

Patience, monseigneur. Les couturières ont déjà fini ; Avrillon, achève de m'épingler. Je ne veux vous apparaître qu'entièrement costumée. On vous traite en

expert. Chiffonnez en attendant. {Talleyrand s'assied dans une pose diplomatique... Un silence.) Mais nOUS pOUVOllS Causer.

J'entends très bien de mon boudoir. Quelles nouvelles ?

TALLEYRAND

C'est ici, rue Chantereine, pardon, de la Victoire, que l'Europe vient en prendre.

JOSÉPHINE, même jeu.

Je ne sais rien. Que disent les gazettes ?

TALLEYRAND, prenant un journal.

Les gazettes disent unanimement, madame, que nous sommes au 24 vendémiaire de Tan VIII, quartidi de la troisième décade. Le saint du jour est l'amaryllis. (Une pendule sonne un coup.) Et voici votre pendule qui sonne la demie de dix heures du soir.

JOSÉPHINE, même jeu.

Tout cela n'est pas grave.

TALLEYRAND

J'y vois toutefois cette conséquence, de rapprocher d'un jour le retour... menaçant... de votre illustre possesseur.

JOSÉPHINE

Menaçant, pour qui ?

TALLEYRAND

Mais... pour vos adorateurs, madame.

JOSÉPHINE, même jeu.

Ah bon, de l'ancien style. Cela repose ! Mon premier mari parlait ainsi.

Le second se rattrape sur les lettres.

JOSÉPHINE, même jeu.

Autrefois, oui, et surtout quand il était en Italie, mais pas depuis celte campagne d'Egypte. Je sais bien qu'il y a la mer et que les croisières anglaises n'interceptent pas que les correspondances officielles... Mais à présent, il est en France. Voici juste une semaine qu'il a débarqué à Fréjus, dit-on.

TALLEYRAND

Exactement le M vendémiaire, fête de la citrouille, après une odyssée de quarante-huit jours qui passe en périls celle d'Ulysse. Il ne doit plus être bien loin d'Ithaque.

JOSÉPHINE

Eh bien, je n'ai aucun courrier à ce sujet.

TALLEYRAND

Vous n'en êtes pas inquiète, au moins?

JOSÉPHINE

Inquiète, de Bonaparte ? Ce serait m'y prendre un peu tard. Je ne l'attends jamais et l'espère toujours.

TALLEYRAND

Si je calcule bien, et je m'en pique, il y aura tout à l'heure dix-sept mois et sept jours que vous vivez sevrée de la présence réelle du jeune dieu.

JOSÉPHINE

Ne m'en parlez pas. Ce n'est pas être mariée.

C'est être veuve.

JOSÉPHINE

Mon Dieu, oui !

TALLEYRAND

Et veuve... sans le plaisir !

JOSÉPHINE VOUS dites ? Elle passe la tète entre les tentures.)

TALLEYRAND

Ah i ah ! ah ! J'ai donc obtenu votre radieux visage. C'est de quoi vivre, car je me mourais derrière ce voile du temple!... Mais quelle coiffure étincelante !... Dieu me pardonne, un diadème !... Déjà ?

JOSÉPHINE

Il est indispensable au déguisement. Je me. costume en reine, pour ce bal chez Barras. Voilà tout mon effet de surprise perdu pour une impertinence... au moins devinez quelle est la reine... Quoi! vous ne devinez pas quelle est la reine, un savant tel que vous?

TALLEYRAND

Oh!... de l'Institut seulement!... Il y faudrait un bout de bras...

JOSÉPHINE

Voici le bout de bras. (Elle passe un bras encerclé d'un serpent de pierreries.) Eh bien ?

TALLEYRAND, lui baisant la main.

Eh bien, madame, c'est le vôtre.

JOSÉPHINE

Ah ! le libertin ! Il me détaille!... (Elle rentre derrière les tentures.) Avrillon, au rideau!.. (Les tentures s'écartent ; elle apparaît velue en Cléopâtre.) Voilà !

TALLEYRAND

Cléopâtre, reine d'Egypte !.. Faites-moi l'honneur de croire que je m'en doutais.

JOSÉPHINE

Oh ! c'est amusant, la toilette !... A présent la parole est à la critique.

TALLEYRAND

Vous la voyez muselée par l'admiration.

JOSÉPHINE

Alors, c'est vraiment bien ?

TALLEYRAND

C'est mieux que bien, c'est... téméraire !

JOSÉPHINE

Que voulez-vous dire ?

TALLEYRAND

Voici. Dans une fête républicaine ordinaire, où il y a

des régicides, vous étaler en reine, c'est déjà brave comme du. . . Beauharnais i . . Mais à un bal du Directoire, le dernier peut-être de la Constitution de l'an III, les défier en reine... d'Egypte... c'est du Bonaparte.

JOSÉPHINE

L'Egypte esta la mode. Qu'est-ce que j'y risque?

TALLEYRAND

Deux têtes, plus une, la mienne, si vous voulez.

JOSÉPHINE

Le choix du costume est donc une imprudence ?

TALLEYRAND

A moins que le héros national n'arrive ce soir dans sa bonne capitale.

JOSÉPHINE

Mais, mon ami, il ne peut y être. De Fréjus à Paris, le parcours est de dix journées pleines en poste. On ne va pas plus vite.

TALLEYRAND

Si!... L'aigle, madame.

JOSÉPHINE J'aurais une lettre, voyons. (Silence de TaHexrand.) Vous

m'effrayez... Est-ce qu'il est à Paris ?

TALLEYRAND

Il serait ici.

JOSÉPHLNE

Je le pense.

Mais il n'est guère que onze heures encore.

JOSÉPHINE

Ah eà ! qu'est-ce que vous avez donc ce soir, monsieur de Talleyrand? Je vous trouve avec moi d'un... plénipotentiaire !

TALLEYRAND

Oh !... oh ! c'est affreux ce que vous me dites là !... Que Votre Majesté Égyptienne épargne au moins un exministre des Relations Extérieures mis à pied par une République.

JOSÉPHINE

Alors... tenez-nOUS les épingles. (Elle lui met une pelote d'épingles entre les mains. A M1Ie Avrillon.) Avrillon, la revue, entre les glaces. (Elle se place au centre, entre les glaces du boudoir. M"" Avrillon achève de la parer. Talleyrand tient la pelote.)

TALLEYRAND

Je ne sais rien de plus galant que ces salles tout en miroirs où l'image se répercute à l'infini. J'en ferai mettre chez moi, rue du Bac.

JOSÉPHINE

Pour la belle Mmc Grand ?

TALLEYRAND

Surtout. Elle est aussi... créole.

JOSÉPHINE

C'est piquant, mais l'idée des glaces n'est pas de moi.

Elle est de Louis XIV, d'abord, à Versailles. Puis la Régence la lui a reprise, à des fins plus intimes.

JOSÉPHINE

Du temps de Mme Talma. ce jeu de reflets n'existait pas dans l'hôtel. C'est Bonaparte qui l'y a disposé quand il me l'acheta pour notre mariage.

TALLEYRAND

C'est ainsi qu'un vainqueur est victorieux même de l'absence. Quand il vous revient, c'est cent mille fois, et le temps perdu est regagné. Le petit miroir du Palais- Royal a grandi, lui aussi. Ce sera de l'histoire, madame.

JOSÉPHINE

Vous en serez, monseigneur. C'est vous qui nous avez mariés, en somme.

TALLEYRAND

Moi?... Ah ! non. par exemple î

JOSÉPHINE

Comment non ?

TALLEYRAND

Le seul crime que mes meilleurs ennemis n'aient encore pu m'imputer raisonnablement, c'est d'avoir commis un mariage.

JOSÉPHINE

Il n'en reste pas moins avéré que, sans notre rencontre au Palais-Royal, à votre retour d'Amérique, je

semis encore veuve, plaisir compris, et royaliste ! (\ M- Aviiiion.) Est-ce vrai, Avrillon?

TALLEYRAND, posant la pelote.

Mademoiselle, je vous adjure de sauver ma mémoire, calomniée par anticipation.

HADEMOISBLLE AVRILLON

Excellence, tout ce qu'il m'est permis de dire sans mentir, c'est que la veille encore du mariage de ma bonne maîtresse, nous en étions toutes les deux... inconsolables.

TALLEYJRAND

Vn instant, confrontons les dates. La mésalliance est du 9 mars 1796, 17 ventôse, cerfeuil, de l'an IV. Ma consultation du miroir est du 3 octobre 1 7 9 o , soit de cinq mois auparavant, 1-2 vendémiaire, et la fleur du jour n'était rien moins que l'immortelle. Je n'accepte de votre martyre que les cinq mois, les cinq jolis mois de prolégomènes.

JOSÉPHINE

Ah! mon ami, j'avais deux enfants à nourrir !

TALLEYRAND

Et vous n'aviez plus de café à vendre !

JOSÉPHINE

Je ne regrette rien au moins. Quelle femme ne m'envie le nom que je porte ! il faudrait être folle pour ne pas en être fière. Je connais mieux que personne tout le réel génie de mon petit Corse. En outre, j'ai le destin de lui porter bonheur. Mais enfin un bal n'est

200 THEATRE D'EMILE RERGERAT

qu'un bal, et ses sœurs s'amusent plus que moi ! [Un roulement de voUure.; Ah! mon Dieu, une voiture à la porte !

TALLEYRAND

Oui.

JOSÉPHINE

Mais qui est-ce'?... Je n'attends personne.

TALLEYRAND

Je me retire.

JOSÉPHINE

Restez, au contraire. Vois donc, mon Avrillon, vois toi-même.

(M11* Avrillon sort par le fond.) TALLEYRAND

Madame...

JOSÉPHINE

Chut donc. Elle écoute et rit.) Bon, ce n'est que Junot. C'est ce brave Junot, veux-je dire... Vous savez qu'il est général. Il a gagné une très belle bataille, lui aussi.

TALLEYRAND

A Nazareth, oui. C'est contagieux.

MADEMOISELLE AVRILLON, elle rentre.

Madame...

JOSÉPHINE

Je sais, j'ai reconnu sa voix. Mais il est trop tard... ou trop tôt... Dis-lui que Bonaparte n'est pas encore arrivé et que je m'habille... Non, prie-le d'attendre... Enfin je ne sais plus... Dis-lui ce que tu voudras.

(Mlle Avrillon sort. A Talleyrand.) C'est VOUS aussi qui me

faites perdre la tête !

TALLEYRAND

Moi ? Décidément je suis mal en cour aujourd'hui.

JOSÉPHINE

Voyons... Dois-je aller à ce bal, ou non?

TALLEYRAND

Avant de brûler nos vaisseaux, une question s'impose, vous permettez?... Elle est délicate... Votre mari n'est pas jaloux au moins ?

JOSÉPHINE

Ah Dieu, s'il Test !... A faire pâlir le nègre de Venise dont M. Ducis nous a tracé l'épouvantable portrait !

TALLEYRAND

D'après Shakespeare. Les Anglais ont le goût de l'hyperbolique. Othello est apocryphe... On n'a point d'oreillers à Venise.

JOSÉPHINE

Vous avez tort de railler, il dépasse le nègre ! Je ne m'en ouvre qu'à vous parce que vous avez été prêtre, et qu'on a beau faire, cela inspire toujours un peu confiance aux femmes... Tenez, monseigneur, en Italie, puisque nous y sommes, pendant cette campagne qu'il m'a fallu suivre, en pleine lune de miel, il me traînait dans les fourgons, comme une esclave !... 11 n'y manquait que les chaînes aux pieds et les anneaux aux bras !

TALLÊYRAND, regardant ses parures.

Horreur ! je les y vois encore...

JOSÉPHINE

Pas du tout, ce n'est pas lui qui m'a donné ces pierreries dont ses méchantes sœurs enragent ! C'est le saintpère 'd'abord, et puis les républiques Cisalpines. Pouvais-je les refuser? Les eussiez -vous laissées, vous?

TALLEYRAND

Moi, moins que personne.

JOSÉPHINE

M'ont-elles empêchée d'être pendant un an, dans cette soldatesque, la femme la plus tourmentée, véhiculée, brouettée, circulante... une cantinière ! Et j'ai l'horreur du mouvement ! S'il est jaloux ! Voulez-vous un fait? Vous savez que c'est en Italie que j'ai perdu mon pauvre Fortuné ?

TALLEYRAND

J'ai eu l'honneur en entrant de saluer sa statue.

JOSÉPHINE

Sa statue ? Mais c'est lui-même, le cher petit, embaumé par M. Olivier, votre éminent collègue à l'Institut.

TALLEYRAND

J'ai donc eu l'honneur de saluer sa momie.

JOSÉPHINE

Fortuné couchait sur mon lit. Croiriez-vous que cela exaspérait Bonaparte ?

TALLEYRAND

Oui, madame.

JOSÉPHINE

Vous êtes bête, Talleyrand!

MADEMOISELLE AYRILLON rentre.

Madame ?

JOSÉPHINE

Junot, c'est vrai, je n'y songeais plus. Fais entrer.

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