SCÈNE II
Les Mêmes, JUNOT en général de brigade.
JOSÉPHINE, ù Junot.
Vous m'excusez, général?
JUNOT
Ah ! A la bonne heure, vous ne voulez pas, comme on dit, qu'il en guérisse ! L'idée du costume égyptien est charmante ! (A TaUeyrând.) Excellence.
JOSÉPHINE
Mais quoi vous amène à pareille heure ?
JUNOT
Je viens de la Malmaison. Je pensais qu'il y descendrait d'abord puisque vous l'attendiez. Personne. C'était donc ici qu'il fallait être, c'est tout. Y a-t-il des ordres particuliers pour moi? Je n'ai rien eu par ce courrier.
204 THEATRE D'EMILE BERGEKAT
JOSÉPHINE
Quel courrier ?
ÏUNOT
Celui de Valence, le courrier du 20, soit d'il y a quatre jours, le dernier enfin. Croiriez-vous qu'il m'a omis dans ses instructions au président des Cinq-Cents '!
JOSÉPHINE
Lucien a des instructions de Bonaparte, par lettre '?
ÏUNOT
Joseph aussi.
JOSÉPHINE
Depuis Fréjus ?
JL'NOT
Par ce même courrier de Valence.
JOSÉPHINE
Et ses sœurs ?
JUNOT
Il les aime trop pour les négliger.
JOSÉPHINE
Et moi rien i Alors, c'est moi qu'il n'aime plus !... Ah! la méchante famille de Corses!... Votre bras, monsieur le Comte, je vais au bal. La voiture, Avrillon.
JUNOT
Au bal... ce soir... vous?
JOSÉPHINE
Pourquoi m'en priverais-je? Je n'ai pas reçu de lettre, moi. Je ne suis pas avisée du retour de mon mari!
TALLEYRAND Pénélope ne l'était pas non plus, madame.
JOSÉPHINE
Est-ce qu'il veut me surprendre ?
TALLEYRAND
On peut en craindre au moins la comédie.
JOSÉPHINE
Ah ! par exemple ! Avrillon, toutes les portes et les armoires ouvertes et les clefs sur tous les tiroirs... Qu'il entre, je m'en vais. Vous lui direz, s'il me demande, que sa Joséphine est aux Antilles. Il saura ce que cela veut dire.
TALLEYRAND
Avec ou sans vos enfants, chère amie ?
JOSÉPHINE, revenant
Oh ! c'est qu'il est capable de les garder, le monstre !
TALLEYRAND
Il les aime en père à présent.
J LNOT
Eugène est son aide de camp.
Tirez-moi de là, Talleyrand. C'est votre métier !
TALLEYRAND
Diplomatiquement... il n'y a qu'un moyen, ce serait de l'attendre au coin du feu.
JOSÉPHINE
Impossible, mon ami. Et ma toilette?...
TALLEYRAND
En effet ! Je n'y pensais pas !
JOSÉPHINE, à Junot.
Tenez, c'est Pauline, votre idole, et l'autre peste de Caroline qui veulent m'aliéner Bonaparte. Elles lui ont écrit en Egypte les pires horreurs sur mon compte... Voilà qu'il les croit, l'ingrat!... Je leur conseille de médire des autres, ça leur va bien... Quels crimes ai-je commis pendant son absence ? J'aime le plaisir et, quand je ne ris pas, je m'ennuie. Il le savait en m'épousant. On me fait la cour'? À Paris on la fait aux plus laides et aux plus obscures. Devais-je m'enfermer dans un couvent ou me mettre au lit dix-sept mois pour l'attendre? L'a-t-il fait, lui, au Caire? Jurez-moi donc, vous, Junot, qui en revenez, que mon jaloux m'est resté fidèle au pays des aimées... Alors, à quoi se résumentelles, les accusations de sa famille? Je préfère les petits théâtres aux grands et Brunet qui m'amuse à Talma que je révère. Il m'a prescrit la tragédie, c'est vrai... Mais j'y vais... Oh ! « Rodogune ! »
T ALLE YR AND
Un demi-deuil.
JOSEPHINE
Non, mais pour qu'ils me persécutent de la sorte, dites-moi ce que je leur ai fait, à tous ces Bonaparte ?
TALLEYRAND
Leur fortune.
JOSÉPHINE
Qu'ils la gardent. Bonsoir... On ne surprend pas sa femme dans notre monde. Avrillon, ma pelisse. (Elle rentre
dans le boudoir.)