‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 7 sur 108 · BOSC. MANON · texte numérisé non relu

BOSC. MANON

MANON, sur le ton de la rêverie et comme seule.

Dans les glaciers lointains que le Mont-Blanc couronne Comme un plateau d'argent sur un dressoir

MANOH ROLAND H

Le soleil d'octobre éperonne

Ses chevaux d'or fuyant les lévriers du soir

Le vallon sinueux, où la Saône se traîne, Ramène ses tableaux lassants, et le détail Eternel des labeurs de l'homme et du bétail î

(Elle se retourne vers Bosc avec un geste de lassitude.,

Que de tourments, nature souveraine !

Pour que l'épi renaisse de la graine !

(lîlle revient s'asseoir devant Bosc. sur un tabouret.

J'ai le- cœur dévoré de tristesse !...

BOSC

Manon. — Excuse un vieil ami de te garder ce nom Qu'il te donnait au temps où tu faisais tes pâques, —

(Il lui montre le buste de Rousseau.)

Manon, vous lisez trop Jean-Jacques !

MANON, sans répondre à Bosc.

Tout cela va finir. Je le sens, je le sais.

Paris s'agite. Il faut que notre œuvre aboutisse î

Quelque chose me dit que le peuple Français

Va connaître enfin la justice !...

Que n'y suis-je, là-bas, avec ces jeunes gens

Fiers, généreux, intelligents, Que Vergniaud au combat mène comme à la ronde î

BOSC, secouant la tête et posant son herbier sur la table.

Ah î mon enfant, prends garde à la Gironde !

MANON

Que j'y prenne garde ?

(Elle rit.)

12 THEATRE DÉMILE BERGERAT

BOSC, haussant les épaules.

Tu ris?...

Folle !...

MANON

Oui. votre conseil m'amuse !

La Gironde ? On a dit q ïé j'en étais la Muse ?. . . Pourtant, est-ce d'ici qu'on inspire Paris ?

BOSC

Tu l'inspires au moins par le doux patriarche Dont ils cherchent à faire un chef, car, s'il est vieux, Roland, c'est avéré, n'y voit que par tes yeux : Tu dictes, il écrit et la jeunesse marche !... Est-ce hien le bonheur?... La nature défend L'action au beau sexe, et le réel problème Pour vous est celui-ci : Femme, sois aimée, aime, Reste femme et berce un enfant î

MANON

Eudora ?... Que le Dieu qui m'a faite me blâme

Si la maternité n'assouvit pas mon àme

Et si ma faim d'aimer survit au doux repas !

Un cœur n'est pas rempli qui ne déborde pas.

J'ai beau m'en raisonner, notre petite fille

N'est qu'un jouet d'amour trop frêle dans ma main ;

A tous les malheureux j'élargis ma famille :

Je me sens mère, fille et sœur du genre humain.

BOSC

Tiens ! j'aimais mieux le temps où tu faisais tes pâques Que le diable... ou Voltaire... emporte...

MANON, changeant de ton et gaiment.

Qui?

MâSaiS ROLAND 13

BOSC

Jean-Jacques !

MANON

Même... le botaniste ?

Ah ! non !... Pour celui-là , C'est le Rousseau que j'aime et que nul n'égala !... L'homme sage est celui qui trouve une fleur rare, Et pour tout le reste ?... tarare î...

.MANON, soupirant.

J'en cherche une !

BOSC. avec curiosité.

Son nom ?

MANON

Elle en a deux : « Amor » .

« Roma », qui, retournés, n'en font qu'un, et le même.

BOSC, avec malice.

Ta fleur existe î

MANON, avec élan.

Où donc ?

BOSC

Ici. Ton mari t'aime !

Plus docte que Platon, aussi brave qu'Hector, En outre épris de toi jusques à la détresse, De quel plus digne amant te rêves-tu maîtresse ? Son cœur est le jardin de ta double fleur d'or. « L'Amor-Roma », tu l'as dans sa grande âme !...

MANON

Certe !

Mon cœur reconnaissant s'est donné sans retour A l'aimable savant dont l'infaillible amour Me flatte moins encor qu'il ne me déconcerte Et qui se fait enfant pour vivre sous ma loi !... Mais il a chaque jour vingt ans de plus que moi, Bosc, et c'est pour cela qu'en femme qui raisonne -Les dangers du chemin, et pare aux casse-cous, J'éparpille l'ardeur qui me brûle... sur tous, Pour ne la fixer sur personne !

BOSC

Ouais !... Tu me fais peur ? Es-tu prise? Aimes-tu?

MANON, gaiement.

Non que je sache!

BOSC, assis.

Écoute un conseiller têtu, Qui, depuis le berceau, ne t'a jamais quittée. — Ta fille envers Roland ne t'a point acquittée. Chez lui, l'époux survit au père satisfait, Il peut être jaloux ! A son âge, en effet, L'amour a la torpeur des soirs de canicule, Mais l'orage qu'il couve est quelquefois si fort Qu'il ne laisse, lorsqu'il a passé, que la mort!

MANON, avec impatience, mais doucement.

Mon vieil ami, vous êtes ridicule !

BOSC

Point tant ! Le grand péril pour toi, c'est ton esprit.

Tu réponds trop aux lettres qu'on t'écrit. Tous ces jeunes tribuns échappés du collège.

Qui prennent le mot d'ordre à ta plume, là-bas, Te rêvent sur ton style !... Oh ! ne t'y trompe pas, Une lettre de toi c'est comme un sortilège ! Déjà la calomnie et l'envie en courroux

T'ont prêté plus d'une faiblesse...

MANON

Barbaroux, n'est-pas ?

Oui, le beau Barbaroux, Si tu sais où le bât te blesse !

MANON, avec fermeté, le verbe haut.

Je n'ai jamais su dire une chose à demi.

Si Barbaroux m'aima... j'en ai fait un ami,

Et nous avons gagné tous deux au change! D'autres

M'ont courtisée... Ils sont les plus nobles apôtres

De notre idée, et la douceur de mes dédains

Alimente la liberté... de Girondins !

(Avec un geste de résolution.)

... Mais tenez î avec vous je me dois d'être franche... Quand dans sa probité mon âme se retranche Elle m'accuse un peu d'entendre, et bien souvent Je m'en étonne, un nom qui me chante à l'oreille Avec une insistance obsédante, pareille A celle de ces voix qui pleurent dans le vent !... Or, je n'ai jamais vu l'inconnu qui le porte,

Et, s'il paraissait à la porte, Je lui dirais : — Qui donc êtes-vous?...

Oh ! les mots !

On veut guérir le genre humain de tous ses maux.

El depuis six mille ans que la bète respire Nul médecin n'a su le soulager du pire :

Le mal d'amour !... C'est à faire pitié !

MANÛ>. en lui donnaut les deux main?.

Bosc, nul ne l'a guéri non plus de l'amitié.

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