‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 74 sur 108 · LAETITIA · texte numérisé non relu

LAETITIA

Vous en êtes sur ?

TALLEYRAXD

C'est moi qui dois porter la parole.

L'ETITIA

Mais il joue aux barres !

TALLEYRAND

Et cela me rassure. Il acceptera. L'histoire romaine abonde en traits de ce caractère. A force de lire Plutarque on devient un héros de Plutarque soi-même.

LŒTITIA

Mon « Napolione » empereur?... Je ne suis qu'une pauvre bonne femme de mère ; mais si vous l'aimez empêchez ca ! (Elle tire un rosaire.) Sainte Madone !... Empereur, à présent!... D'où nous viennent ces enfants-là ?

TALLEYRAND

Autant qu'il me souvient de ce que j'enseignais jadis, ils viennent de celui qui jette les grands hommes sur la terre.

LŒTIT1A

Basta, basta ! La corde est trop tirée, le chanvre s'use !... (Elle secoue la tète.) Povera Lœtitia, tu reverras les jours de Marseille ! Nous repartons pour la misère !

TALLEYRAND

La misère, je crois que c'est beaucoup dire !

LŒTITIA

Non, il perd la tête. Les sottises commencent.

TALLEYRAND. tirant sa montre.

Vous avez encore cinquante-cinq minutes pour le lui dire.

LŒTITIA

Moi? Il m'exilerait!... Enfant déjà, il ne tolérait

aucune observation, sur rien. Sa mère est pourtant ce qu'il aime le plus au monde ! Il voulait tout mener, tout commander, tout faire et dicter sa loi! Lorsque je le regardais à la dérobée, il me faisait peur. Il avait l'air de voir des choses au travers des montagnes!... Sa sœur Éiisa lui disait : « Espères-tu détacher l'île avec ton petit couteau et la traîner sur la mer, jusqu'à Paris, à la nage? » II riait, mais au fond il s'en croyait capable? Quelle calamité, mon bon monsieur, qu'un pareil enfant dans une famille !

TALLEYRAXD

Les nations s'en accommodent.

IjETITIA

Voilà pourquoi, chez nous, c'est l'aîné qui remplace le père mort ou absent. Cela est sage ! Mais vous voyez comme il a interverti l'ordre naturel des choses ! C'est lui qui a le nom. Il l'a pris, il est le chef! Les autres ne sont que Joseph, Lucien, Louis et Jérôme. Ils ont l'air de bâtards!... Mon Dieu, qu'il leur soit supérieur au métier de la guerre, nul n'y contredit. Il l'a appris d'abord avec Paoli, puis à son école, à Brienne. Mais pour le reste, mes autres fils le valent ! Lucien est une tête très forte, on ne le sait pas assez. Au lieu de l'écraser, comme il le fait maintenant, pourquoi ne le consultet-il plus sur ses affaires ? Il donne à dire qu'il en est jaloux. Lucien, s'il était là, ne le laisserait pas devenir empereur, vous pouvez m'en croire ! Aussi l'a-t-il éloigné ! Il est à Rome aujourd'hui.

TALLEYRAND

Le bruit court dans les ambassades que le Premier

TLUS QUE REINE 225

Consul ne pardonne pas à son frère de s'être remarié : une récidive !

LOETITIA, se levant.

De s'être remarié sans son consentement à lui, Napolione. Mais il a eu le mien. Lucien aimait sa femme. Elle est charmante et bonne mère. Qu'est-ce qu'il a à lui reprocher '!

TALLEYRAND

Peut-être ce que les rois reprochent à leurs héritiers lorsque ceux-ci épousent des bergères!

LOETITIA

Qu'ont-ils à dire s'ils l'ont fait eux-mêmes ? Mme de Bleschamps vaut bien pour la noblesse Mrae de Beauharnais. Elle était veuve, Joséphine aussi. Je vous dis qu'il perd la tète ! N'est-on plus libre d'aimer qui l'on aime ? Voilà mon petit Jérôme qui, lui aussi, vient de contracter un très beau mariage en Amérique; va-t-il être disgracié comme l'autre ? Veut-on me priver de voir tous mes enfants ? Avec cela qu'il m'a demandé mon avis, à moi, pour épouser sa créole!

Il n'y a que les créoles !

LOETITIA

Vous venez d'entendre mes deux bavardes ? Le voilà qui a des maîtresses !... C'était prévu. Eh bien, avec une autre qu'elle, je le connais, il n'en aurait pas eu.

TALLEYRAND

Ce n'est pas ce qui a nui à Henri IV.

LŒTITIA

Oh ! Henri IV, il avait des enfants ! S'il veut l'imiter, qu'il fasse tout comme lui. Je suis grand'mère chez Joseph, chez Lucien, chez Louis, chez Élisa, chez Caroline, et même d'hier chez Jérôme î II n'y a qu'elle, la malheureuse, qui trahisse le sang des Bonaparte, et vous voulez en faire une impératrice ! Pour ne pas voir cela, je m'en irai à Rome rejoindre Lucien, le dernier de ma famille qui ait encore le sens commun.

TALLEYRAVD

Le sens commun est à Rome et le génie à la Malmaison.

LŒTITIA

Génie qui ne commet que des bévues.

TALLEYRAXD

Des bévues ? Parleriez-vous du Concordat, madame? Un acte auquel nous devons de tenir le pape et la noblesse, ce qui est tout en République! Je crois que Mazarin, mon maître, l'eût signé, celui-là ! et j'en étais assez fier î

LŒTITIA

Oui, le saint-père a les clefs du paradis. Lucien approuve le Concordat.

TALLEYRAND

Très honoré du suffrage d'un... vollairien aussi difficile ! Mais votre voix autorisée nous reproche-t-elle en son nom quelque autre... bévue ?

LŒTITIA, se reculant de lui.

Ah ! Dioumi ! Le pauvre jeune prince !... je prie encore pour lui, moi la mère de son bourreau !

TALLEYRAND

La mort de monseigneur le duc d'Enghien n'est pas une bévue, ce n'est qu'un crime.

LŒTITIA

C'est affaire entre vous et Dieu ! Joséphine s'est très bien conduite en cette circonstance. Elle a tout fait pour le sauver... Elle a intercédé sans relâche, jusqu'au dernier moment. J'ai vu là qu'elle était vraiment bonne et qu'elle commençait à aimer Bonaparte. Que ne l'avez vous écoutée lui et vous !

TALLEYRAND

Depuis que la France est à la Corse... pardon, depuis que la Corse est à la France, veux-je dire, la vendetta s'est étrangement acclimatée ici, et jusque dans le Code, une autre de nos bévues, madame.

LŒTITIA

Allons ! Qui vivra verra ! A présent le voilà qui se fait empereur ! Mais, vous savez, moi, je suis grand'mère, j'économise !...

TALLEYRAND

Moi aussi, madame.

(Entrent Caroline et Junot.)

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