JU.VOT
C'est toujours avec une joie nouvelle, mon cher Roustan, que je t'entends raconter celte magnifique bataille d'Austerlitz, d'abord parce que je n'en ai pas été, hélas ! et ensuite parce que tu en donnes une idée
aussi exacte que pittoresque. Veux-tu m'en renouveler le plaisir, en attendant le retour de l'Empereur?
ROUSTAN
Toi, rire î Toi, moquer Roustan ! Toi, farceur !
JUNOT
Alors tu refuses ? Ce n'est pas gentil. D'ailleurs il parail que tu en inventes sur le compte de tes frères mamelucks.
roustàn
Moi, pas invente. Mamelucks gagné bataille d'Austerlilzî
JUNOT
C'est ce que je dis toujours. Mais je ne me rappelle jamais bien comment la chose est arrivée, et alors je reproduis mal ton récit, de telle sorte qu'on ne me croit pas lorsque j'affirme que les cent dix Mamelucks du régiment des guides sont les véritables vainqueurs d'Austerlitz i Car c'est cent dix que vous étiez, n'est-ce pas ?
ROUSTAN
Cent neuf, te dis, cent neuf.
JUNOT
Moins qu'aux Thermopyles.
ROUSTAN
Moi pas été à Thermopyles... Moi été à Austerlitz. Y suis encore. Matin très froid, hiver. Lacs gelés. Grand brouillard du haut en bas. Rien voir.
JUNOT
Et l'Empereur? Parle-moi de l'Empereur.
ROUSTAN
Lui voir, à travers brouillard, lorgnette! A cheval. Manteau, fourrure. Bonne humeur. Causer avec étatmajor. Mamelucks autour. Rien entendre.
JUNOT
Et alors ?
ROUSTAN
Alors Bounaberdi lever ciel cravache. Brouillard coupé, s'ouvrir, fondir... (il souffle, vr;...) Tous voir... Voir tout, plaine, bois, villages, châteaux, mosquées, chemins, collines, étangs gelés... Soleil, soleil!... Austro-Russes briller, cent mille !...
JUNOT
Où étaient les étangs gelés ? Où étaient les collines ? Montre-les-moi, mon brave Roustan.
ROUSTAN Ici Collines. Coran, COllineS. (Il met son Coran par terre.
JUNOT
C'est le plateau de Pratzen. Bon.
ROUSTAN
Là étangs gelés. Poignard, étangs, (il pique son poignard
dans le sol.)
Les étangs de Menilz. Bien.
ROirSTAN
Sais pas les noms. Boum, boum. Bataille commencir. Canon droite, canon gauche, canon face, canon derrière. Fumée monter soleil, mais pas cachir. Toujours tout voir. Autrissiens très bons. Russes aussi très bons, sur collines... sais pas les noms ! Villages pris et repris. Bien travaillir, tous... Seuls, pauvres Mamelucks rien faire. Caracoler autour sultan Kébir... Garde Impériale non plus rien faire. Mordre moustache !...
' JUNOT
L'Empereur vous tenait en réserve.
ROU3TAN
Longtemps, longtemps. Nous pas contents. Voir beaux dragons escaladir, sabre aux dents, colline... Tout à coup voir cosaques terribles, noirs, tourner dragons... Oh ! oh! Bounaberdi froncer sourcil. Mauvais ! Nous dire : Si toi veux, nous tuer cosaques? Lui rire : Vous êtes cent neuf ! Répondre : Oui, mais tous mamelucks !... C'est vrai. Allez!
JU.VÛT
Et vous voilà partis!
ROUSTAN
A bride abattue, comme simoun, là-bas, chez nous, en Egypte... Enfoncir cosaques... poursuivre sur étangs gelés... Crac... crac!... Glace cassir... Tous noyés cosaques. Bataille d'Austerlitz gagnée par les cent neuf mamelucks, frères de Roustan ! Allah!
JUNOT
Voyons. l'Empereur y est bien un peu pour quelque
chose. C'est lui qui fit défoncer la glace à coups d'obus.
ROUSTAN
Non, c'est soleil, soleil d'Austerlitz.
JUNOT
Mon brave Roustan, tu as de la chance d'avoir vu ça. Je te la redemanderai encore.
JOSÉPHINE outrant, à Avrillon dans l'intérieur.
Avrillon, avertis-moi dès que le prince se présentera.
JUNOT
Voici l'Impératrice.