SCENE III
JOSÉPHINE, Mademoiselle AVRILLON
(Joséphine va s'asseoir devant la table et j reste un instant pensive et silencieuse.)
MADEMOISELLE AVRILLON
Pour laquelle de ses parures Madame se décide-t-elle ? Il est temps qu'elle se prononce. Le spectacle va commencer dans quelques instants.
JOSÉPHINE
Qu'est-ce qu'on joue ?... Une tragédie, hein?...
MADEMOISELLE AVRILLON
Non. Nous aurons la troupe de la Montansier avec Brunet dans l'un de ses bons rôles, Cadet-Roussel professeur ou. V Ecole tragique. C"est le prince de Neuchàtel qui a choisi la pièce. On dit qu'elle est tout à fait drôle.
JOSÉPHINE
Ce Brunet. te souviens-tu, j'en raffolais!... On m'en a fait un crime aussi î... Encore une cause de divorce
peut-être ?... (Elle remue les objets étalés sur la table et fait tomber l'acte de divorce. M;,e Avrillon veut le ramasser, Joséphine l'arrête.) Noil,
laisse-le où il est, l'affreux papier, sous les pieds, il est
à sa place.
MADEMOISELLE AVRILLON
nue Madame est belle ce soir ! Ses yeux si doux sont pleins de flamme. (Elle prend des parures.) Madame sait-elle quelque chose ?
JOSÉPHINE
Rien de nouveau. Nous en sommes a l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche. Elle est blonde. C'est pour changer sans doute.
MADEMOISELLE AVRILLON
Je ne suis qu'une pauvre fille, mais, à la place de Votre Majesté, je ne céderais pas.
JOSÉPHINE
Sois tranquille. Il faudra qu'on me répudie, et, cela, on ne Posera jamais. Je les en défie !
MADEMOISELLE AVRILLON
On ignore à quel point l'Empereur aime encore Madame î
Tu le sais, toi, Avrillon. Cette petite porte dans la boiserie... Elle désigne la petite porte.) Tant que la clef qui
TLUS QUE REINE 309
l'ouvre pendra à ma chaînette, personne ne sera de force, vois-tu, à me disputer mon empire !... La voici... Avec elle je ne crains pas l'Autriche !... (Bruits d'ouvriers à gauche derrière la boiserie.) Encore ce terrible tapage î... Mais écoute donc... On dirait qu'il se rapproche... là, dans la chambre de l'Empereur ?...
MADEMOISELLE AYRILLON
Votre Majesté est fiévreuse... Ce grand palais est très sonore... C'est un écho...
JOSÉPHINE, se mirant.
Tu crois ?... Ainsi je ne suis pas trop hideuse?
MADEMOISELLE AYRILLON
En un seul mot : Votre Majesté est belle comme le jour du sacre !
JOSÉPHINE
Oh i toi... ta vue s'est figée à ce jour-là ! Les créoles luttent longtemps, ma chère. Elles ont emmagasiné du soleil. Sans les migraines !... Essaie-moi la parure de saphirs... Non... le collier de perles du pape... ouïe petit diadème des doges de Venise... Je ne me plais pas... Oh ! deux fleurs de mon île natale dans les cheveux et mes dix-huit ans!... Voilà ce qu'il me faudrait pour vaincre.
MADEMOISELLE AYRILLON
Mais aussi Madame ne sourit pas... Tout l'effet vient de son sourire.
Pare-moi donc toi-même et comme tu voudras.
MADEMOISELLE \VRILLON Alors Ceci. (Elle prend la pochette à café du premier acte.)
JOSÉPHINE
C'est le petit sac aux échantillons de café? Hélas, je n'en vends plus, ma belle.
MADEMOISELLE AVRILLOX
Votre Majesté oublie-t-elle ce qu'il contient? Elle tire
la couronne du sacre.)
JOSÉPHINE
Oui, la couronne du sacre!... Plus que reine! Une superstition... Non, pas cela, vois-tu. Laisse-la dans la pochette... C'est pour mes enfants
MADEMOISELLE AVRILLO.V
Je suis sûre... mon cœur me dit... qu'à la lumière du théâtre... aujourd'hui... l'effet de la couronne serait le même qu'à Xotre-Dame... entre les cierges...
JOSÉPHINE, se dressant effrayée.
Les cierges!... Tu as dit : les cierges !... Le mot porte malheur. Qu'est ce qui va m'arriver ?
On entend au fond un brouhaha de public, et la voix de Roastan qui crie : L'Empereur '. La musique entonne le chant impérial : 0 i peut-on être mieux.)
Au théâtre seul ! Sans moi! Oh ! cette injure !
Caroline et Pauline entrent du fond, parla tenture.