‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 102 sur 135 · SCÈNE II ENGUERRAXDE, MÉLIBÉE · texte numérisé non relu

SCÈNE II ENGUERRAXDE, MÉLIBÉE

Qui vient là ?

MÉLIBÉE

Moi, princesse,

ENGUERRANDE

Ah ! venez, Mélibée !...

J'ai très peur.

Cette chambre est de nuit imbibée !...

Vous êtes sans flambeaux, et c'est l'heure où tout dort, Même les prisonniers ! Et par grâce du sort, Eux surtout... Êtes- vous inquiète du vôtre? Une prison n'a pas de plume, où l'on se vautre, Ni de divans douillets, comme les ateliers : Mais, le soir, on entend les chants des bateliers Sur la mer, car sa geôle au port est contiguë.

ENGUERRANDE

Quelle geôle?

MÉLIBÉE

... J'entends la chambrette exiguë Où le prince... Pardon, mais vous n'ignorez pas Qu'il a voulu, chez lui, recourir au trépas ? On l'a surpris à temps. Vraiment, je m'émerveille Du soin avec lequel son peuple le surveille!

Il avait l'arme au front... On l'a donc désarmé. Et pour plus de prudence encore, renfermé Dans la prison d'État, où, crainte de bévue Ce sont des citoyens qui le gardent à vue !

ENGUERRANDE

Vous dites qu'il voulait mourir.

UÉLIBEE

Oui : ses valets.

Stupéfaits de le voir rentrer dans son palais Dont il s'étajt enfui depuis une heure à peine. L'ont entendu fermer à triple tour le pêne De sa porte, et jeter à bas une Vénus Superbe, qu'il faisait. Au bruit, ils sont venus Et... vous savez le reste. Est-il fou. maniaque. Amoureux, pris d'humeur sombre et démoniaque '?. Préfère-t-il la mort au trône ? Je ne sais, .Ni personne peut-être, hormis... vous palissez ?

ENGUERRANDE

Est-ce tout ?

MÉLD3ÉE

Oui; pourtant, je tiens de ma police... Mais non. je crains encore que votre front pâlisse. — Enfin, des jeunes gens, ses amis. — il en a Qui pour le délivrer feraient sauter l'Etna, — Voudraient vous dérober le fruit de votre haine ! Au signal convenu — c'est une cantilène, — Les geôliers achetés ouvriraient son cachot ; Et le prince, qui n'est ni bancal, ni manchot, N'aurait plus qu'à passer devant la sentinelle... Heureusement pour nous, Palerme a la prunelle Ouverte, et s'il veut bien ne pas mourir de faim... — On ne craint que cela ! . . . — dans quelques jours enfin Vous pourrez retourner à Bastia vengée !

ENGUERRANDE 26ô

ENGUHRKAXDE

Est-ce tout? Reste-t-il encore une gorgée Au calice '? Avez-vous tout dit? Est-ce fini ?

MÉLIBÉE

Je n'en sais pas plus long. Mais il est bien puni !

Votre haine...

BNGUERRANDE

Ma haine ?... Oui, ma haine ! Vous dites Ma haine !... Il n'en est pas chez les âmes maudites De plus forte, en enfer! Si l'on aimait autant Que je hais, je crois que le globe, en sautant, De ses débris de feu brûlerait la nature. Ma haine, c'est cela. Car rien ne la sature. Menez-moi, Mélibée, à l'homme que je hais. Je veux jouir de voir le damné que je fais, Et même y raffiner par la joie imprévue De l'effroi dont il va trembler rien qu'à ma vue.

-~~ MÉI.IIiÉE

Ces sentiments sont ceux que j'avais devinés : Dignes de votre cœur. Je vous conduis. Venez.

(Ils sortent.)

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