SCENE IV Les Mêmes, NOEMA
MÉLIBÉE, à Noëma.
Venez, n'ayez pas peur.
(11 l'amène par la main.)
ENGUERRANDE
Si mes yeux ne sont point troublés par ma torpeur, C'est l'enfant au manteau. Comte, que signifie?...
NOEMA, s'avançant vers Enguerrande.
Madame, s'il est vrai comme on le certifie, Qu'entre tous les décrets de votre main écrits Le premier est celui du retour des proscrits, Vous méritez vraiment, d'être reine et j'espère Que Dieu vous bénira... car je vais voir mon père 1
MELIBEE, lui présentant le décret.
Ce décret, le voici. Prenez-le. Point d'effroi, Et lisez. Il y manque un nom : celui du roi.
3)4 THÉÂTRE 1>'ÉMILE RERUERAT
NOEMA, gaiement.
Oh ! Qu'importe, Monsieur. Qui l'a signé, gouverne. Mon père me revient; le reste est baliverne.
MÉLIBÉE
Hélas ! non, mon enfant, il faut vous résigner A pleurer, si le roi ne veut pas le signer!... Et le roi c'est le prince héritier de Sicile.
NOEMA, toujours gaie.
Gaétan? Mais alors rien n'est moins difficile. Les artistes, Monsieur, ont ce défaut pour eux U'èlre exagérément tendre aux malheureux. Le prince signera plutôt quatre fois qu'une.
MÉLIBÉE
Vous n'y prévoyez pas de répugnance ?
NOEMA
Aucune,
Et si j'osais
ÎQ !
MÉLIBÉE
Quoi donc ?
NOEMA, confuse.
Excusez une enfant.
ENGUERRANDE, à part.
A-t-elle donc sur lui ce pouvoir triomphant D'obtenir par pitié, ce que de l'amour même Je n'ai point arraché ?
MÉLIBÉE, à part.
La mignonne ! Elle l'aime !
(Haut.)
ENGUERRANDE 31S
Allons ! c'est grand dommage, et les pauvres proscrits, A nos cris de bonheur n'uniront pas leurs cris Le soir où couronnant un royal hy menée, Le soleil laissera Palerme illuminée.
NOEMA, tremblante.
Ah ! Monsieur!... Voulez-vous me donner le décret?
MÉLIBÉE
C'est très grave ! Il faudrait promettre le secret.
NOEMA
Je le jure! Où faut-il qu'il signe?
A cette place, Et sous ces mots : « Le Roi. »
ENGUERRANDE, à part.
Sa sûreté me glace.
NOEMA, prenant le décret.
Il signera !
ENGUERRANDE, anxieuse.
Par quel moyen ?
NOEMA
Sans vous léser, Madame, pour le prix d'un baiser !
(Elle sort en agitant le décret.}
ENGUERRANDE
... Un baiser !
Et les miens!... Par ma vie éternelle, que dis-je, Par mon amour, je veux assister au prodige!
316 THÉÂTRE D'EMILE RERGERAT
Et je serai présente à l'étrange entretien Où mes baisers seront souffletés par le tien.
(Elle sort, suivie de Mélibée.)