UN CUISINIER, UN COCHER
LOUISE
Voici les ordres. (Aa valet.) Vous, Léon, vous resterez au service de M. et Mrae de Virandot pendant toute la durée de leur résidence à l'hôtel de Moussac. (Au cocher.) De votre côté, Joseph, vous tiendrez, à leur disposition, jour et nuit, les équipages de votre écurie. (Au cuisinier.) Pour ce qui vous concerne, monsieur le chef, on s'en remet à vos talents, comme d'hahitude. Vos gages, messieurs, seront doublés à cette occasion.
LE VALET
Pardon, mademoiselle Louise. De qui émanent les ordres? De monsieur ou de madame.
LOI ISE
Rassurez-vous, de madame. Mme de Virandot est, vous le savez, sa sœur cadette. Elle l'aime tendrement. « Je désire, m'a dit notre maîtresse, qu'Agathe se croie ici chez elle. » Telles sont ses propres paroles.
LE VALET
11 suffit, nous saurons nous y conformer. A votre estimation, mademoiselle, combien de temps durera le séjour ?
LOUISE
C'est l'affaire d'une quinzaine. M. de Virandot vient d'être élu député. Forcé de résider à Paris, il cherchera un hôtel à sa convenance, dans les quartiers nouveaux probablement. M. de Virandot est extrêmement riche.
LE COCHER
El de quelle nuance, ce père du peuple? Rouge ou blanc?
LOUISE
Oh ! rose, je crois.
LE CUISINIER
Nord ou midi ? Huile ou beurre ?
Huile, monsieur le chef. Mais Mme de Virandot e»t parisienne.
LE CUISINIER
Alors tempéraments incompatibles. Il faudra com-
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poser. Je rêve le beurre d'olives et l'huile de lait. C'est faisable, en somme. D'ailleurs, en attendant, il y a le homard qui sauve tout.
LE COCHER
Quand nous arrive ce centre gauche ?
LOUISE Ce matin même. Quelle heure avez-vous ?
LE VALET, tiranl sa montre.
Comme la Bourse, sept heures cinq...
LE CUISINIER, même jeu.
Comme le soleil... Tiens ! elle est arrêtée.
LOUISE
Le train du Midi est en gare depuis une demi-heure. Ils devraient être ici. Madame est levée, habillée et prête à recevoir ses parents ; monsieur, sans doute, ne va pas tarder à sortir de sa chambre. A-t-il sonné pour son déjeuner?
LE CUISINIER
Oh ! ouiche ! cette nuit encore, M. le comte n'est pas rentré. C'est la seconde !
Est-ce possible '? Depuis quarante-huit heures. Quelle honte !
LE CUISINIER
Son domestique anglais, celui qui le ramasse, enfin Bob, est venu ce matin me réveiller au petit jour pour me demander un bol de consommé froid. Il a versé dedans un demi-litre d'eau-de-vie. pour se donner des
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forces. Quel mélange ! Il parait qu'il court les rues depuis minuit à la recherche de son digne maître.
LOUISE
A sa recherche ! Pas si haut, je vous en supplie. Estce qu'il ne l'a pas trouvé ! Oh ! mon Dieu ! Que lui seral-il arrivé? Et madame qui le croit ici ! Et ces parents qui vont arriver !
LE CUISINIER
M. le comte ne ménage même plus les apparences. A son cercle, on a dit à Bob qu'on ne l'avait pas vu depuis la veille, où il avait perdu au jeu une somme énorme contre M. de Bolskoff. On parle de cent mille francs.
LOUISE
Cent mille francs !
LE I.HS1MKU
Oui, et sur parole. Après la partie il est descendu seul dans la rue, et on ne l'a pas revu, ni ici, ni ailleurs. Bob doit être en ce moment chez M. de Champoulay, le meilleur ami de M. le comte et son compagnon de débauche. S'il n'apprend rien là, il s'adressera à la police.
LE VALET, sentencieusement.
L'inconduite dans les hautes classes n'a point d'excuse.
LE COCHER
Excepté en Angleterre, à cause du brouillard national.
LOUISE, accablée.
Ma malheureuse maîtresse! La police, cent mille
francs perdus sur parole ! Un suicide peut-être et le déshonneur !
LE VALET
Ah ! pour les dettes de jeu, on a quarante-huit heures, après cela, l'affiche au cercle. Il vaudrait mieux avertir madame : on sauverait au moins le nom.
LOUISE
Je n'oserai jamais. Ah ! une voiture...
LE COCHER, écoulant le bruit.
Ça une voiture? Jamais de la vie. Un sapin, oui. C'est notre centre gauche rose.
LOUISE, regardant au dehors.
Non, c'est un jeune homme, que je connais pas. Il est seul. Il regarde l'hôtel, il entre, il monte. Ah ! j'ai peur! — Que voulez-vous, monsieur?