‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 20 sur 135 · SCENE VIII · texte numérisé non relu

SCENE VIII

Les Mêmes. GEORGES, AGATHE

AGATHE

Mon cher Georges, M. Pierre de la Tournelle. C'est tout dire que de dire le nom.

GEORGES

Enchanté, monsieur, de lier connaissance avec un homme célèhre dans les deux faubourgs, le noble et l'autre.

PIERRE

Et moi, monsieur, avec un homme connu sur tous les boulevards, même les excentriques.

AGATHE, à Herminie.

Ils se haïssent à première vue. (A Pierre.) Voici l'offrande de mon mari, monsieur ; j'espère que vous ne m'en voudrez pas si je me suis permise de la doubler.

(Elle lui remet une enveloppe.)

PIERRE -

Vous voilà créancière de la liberté, madame. C'est à fonds perdus. Que Jacques et Jacqueline acquittent notre dette avec leurs baisers d'anges. Je les remercie.

GEORGES

Ainsi ce n'est pas une blague de journalistes, l'Irlande ? On souffre par là ?

PIERRE

On souffre partout. Il n'y a plus qu'à Paris qu'on s'amuse.

GEORGES

Oh! pas tous les jours! Les ressources du plaisir sont vite épuisées. Tenez, je sais un vieux Parisien qui n'a pas ri une seule fois depuis ce diable d'Empire. Dire qu'il s'ennuie, c'est ne rien dire : il se momifie debout. Je lui conseille de temps en temps la vertu, mais il ne sait pas la manière de s'en servir. On ne

nous l'apprend pas au collège. Vous pourriez peut-être lui enseigner cela, c'est, je crois, votre spécialité.

PIERRE

Oui. Il n'a qu'à voir lever l'aurore.

AGATHE, s'iaterposanl .

Messieurs, je vous en prie.

Mais point du tout, madame. M. le comte est charmant.

GEORGES

Alors, vous êtes heureux, vous, monsieur ? Celte vie que vous menez, elle endort vos doutes?

PIERRE

Quels doutes '!

RGB3

Mais ceux de tous vos contemporains, les nôtres, ceux de Musset, ici, de lord Byron, là où vous allez.

PIERRE

J'arrive de Grèce, monsieur, et ma dernière visite a été pour un tombeau, à Missolonghi. Le plus beau poème de Byron, c'est sa mort, il est signé d'un nom d'homme. Mais nous allons faire fuir ces daines.

AGATHE

Au contraire, n'est-ce pas, Herminie ?

GEORGES

Allons, c'est le cas de répéter avec mon excellent ami Champoulay : « Vous êtes né trop tard dans un siècle trop vieux. » Il abuse de ce vers, le malheureux !

HEKMIN1E .M»

Mais vous n'avez pas souffert puisque vous ne doutez pas. J'aurais voulu vous voir déçu en amour, par exemple. Vous seriez moins moyen âge. Oui, cela seulement, déçu en amour !...

Oh ! pas si haut, je VOUS en prie. (Mouvement d'Hèrminie.)

GEORGES

Ah'?... Mais alors quelle éducation avez-vous reçue1? Celle d'Achille chez le centaure ?

PIERRE

Non : celle d'une honnête femme, très simple, qui fut ma mère.

GEORGES

Je vous envie. Et qu'est-ce qu'elle vous faisait lire'?

PIERRE

Les lettres de mon père, mort pour la liberté.

GEORGES

Soit. Mais tout le monde n'est pas en mesure de combattre pour des... Araucanies !

PIERRE

Erreur, monsieur, tout le monde, vous ou moi, par exemple.

GEORGES

Basle ! allez, le monde finit.

PIERRE

Il est plus doux de croire qu'il recommence. L'éternelle beauté des femmes en est la preuve.

60 THEATRE DÉMILE BERGERAT

C'est pour des persécutés que vous quêtez pourtant.

PIERRE, allant à lui.

Oui, et sous cette forme du moins, permettez-moi de vous tendre la main.

GEORGES, riant,.

Ali ! j'aime les gens d'esprit. Mais il ne sera pas dit que vous aurez le dernier avec moi. Honorez-moi de mïnscrire pour ce que vous voudrez. Vous m'avez déridé, je reste encore votre débiteur.

PIERRE

Merci, monsieur. Je prends congé, mesdames, et je vous dis adieu. Daignez conserver le souvenir d'un homme qui emporte avec lui deux talismans, celui de vos grâces rivales et de votre égale bonté, (il sortJ

Page 1