SCÈNE VI
Les Mêmes, LOUISE
HERM1NIE Qu'y a-t-il, Louise?
LOUISE
Je viens demander à madame la permission de courir à Orsay : mon pauvre petit a une rechute.
HERMIME
Vite, vite, allez...
Madame, voilà le monsieur qui a ramené M. le comte.
(Kl le sort.)
HER.MINIE Oh ! lui !
SGÈiNE VII HERMINIE, PIERRE
HERMIME
Vous avez entendu ce qu'a dit cette fille? C'est vous qui avez rapporté M. de Moussac à l'hôtel, dans votre voiture.
ri ERRE
Je n'ai pas l'honneur de connaître M. de Moussac.
HERMIME
Ah ! avouez-le, allez, qu'est-ce que ça fait ! Eh bien
oui, voilà où j'en suis. J'ai beau lutter comme un homme, je ne suis qu'une femme pourtant. C'est le dernier coup. Je suis à bout d'héroïsme. Il me semble que vous me voyez... couverte de boue ! Quelle horreur !
PIERRE
Encore une fois, je ne comprends pas ce qui vous désespère. Il y a confusion. Cette tille se méprend. Remettez-vous, je vous en prie.
HERMIME
Vous n'avez jamais vu M. de Moussac, vous ? Jurezle-moi.
Je vous le jure.
HERMDSIE
Sur votre honneur ?
PIERRE
Sur mon honneur.
IIERM1ME
Ah ! comme vous m'aimez encore ! A'ous croyez donc que je ne vous ai pas reconnu ? Non, ne mentez pas ; c'est vous, puisque personne ne sait qui c'est. (Silence de Pierre.) Quelle misérable vie que la mienne, et quel enchaînement de feintes., de terreurs et de hontes refoulées ! Mais c'est fini, je n'en peux plus. Mon orgueil est à bas, et mon courage aussi s'en va dans l'écroulement. J'étais parvenue, sinon à cacher mon martyre, du moins à me défendre de la pitié. On n'avait pas le droit de me plaindre, et je tenais en respect la compassion banale des sauveurs de femmes et des professeurs de mariage ! Et il faut que vous reveniez de Grèce pour
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me convaincre de désespoir, vous, qui m'avez aimée, avant lui, et qui, après lui, m'aimez encore ! Ah ! ce n'est pas de bonheur !
l'IERRE
Un secret dont dépend l'honneur d'Herminie n'est point compromis, madame, entre les mains de Pierre de la Tournelle.
FIERMINIE
Oh ! je ne doute pas de vous. Mais comptez-vous pour rien d'être le confident de ce secret ? Car enfin vous m'aimez, et vous savez ce que j'endure. Je ne suis plus seule devant moi-même, vous vous interposez entre mon miroir et moi.
PIERRE
Et vous dites qu'Herminie est morte dans sa robe blanche !... Mais je pars demain, madame. D'ici là que dois-je faire, parlez?
Hélas ! je n'en sais rien... Mais si, conseillez-moi. Oui, conseillez-moi, vous le devez maintenant, puisque vous savez tout et que vous êtes un brave. Chevalier de la liberté, vous qui passez, secourez-moi.
l'IERRE
Ah ! c'est me mettre à une rude épreuve, vraiment, et il est cruel d'oublier à ce point que je vous aime. Vous êtes plus belle que jamais, Herminie, et je n'ai rien repris de ce que je vous ai donné, dès le premier regard, il y a onze ans.
Vous m'abandonnez alors? Et vous dites que vous
m aimez
56 THÉÂTRE DÉMILE BERGERAT
PIERRE, tirant son portefeuille cl l'ouvrant.
Reconnaissez-vous ceci, madame'.' (Il montre un épi de m.-
I1ERM1ME
C'est un épi de blé. Comment le reconnaitrais-je'?
PIERRE
Vous l'aviez dans les cheveux la première fois que je vous ai vue en ce monde. Il est tout ce qui reste d'une moisson disparue. Vous veniez de courir dans les champs à Francbourg, et cet épi s'était accroché à vos tresses dénouées. Il tomba derrière vous, il ne m'a plus quitté. Eh bien, si jamais votre dernière espérance s'éclipse avec cette fierté qui vous soutient encore, si. un jour. vous avez besoin du dévouement absolu d'un serviteur, envoyez-moi ceci. Je viendrai. Et si je ne viens pas... vous n'aurez pas de peine à deviner pourquoi... — « Herminia » m'aura consolé d' « Herminie ».
Soit, j'accepte. Mais pourquoi retarder l'heure de ce dévouement ?
PIERRE
Parce que vous ne m'aimez pas, madame.