SCÈNE VII HERMINIE, AGATHE, puis LOUISE
AGATHE
Te voilà bien avancée ! A quelle condition t'es-tu réduite par ton aveu insensé? Voilà que ton mari t'aime maintenant, et qu'il a pu te le dire ! Au moins tu ne l'aurais jamais su. Qu'est-ce que tu vas faire?...
Mes malles d'abord. Je me sauve à Francbourg.
AGATHE
El puis? Après?
Après? J'ai trente ans, ma chère. Dans dix ans, j'en aurai quarante et ce sera fini. Dix ans passent vite.
AGATHE
Et Georges ?
Ah! tant pis, chacun son tour. Ne vas-tu pas plaider
pour lui après m'avoir prouvé que j'en aimais un autre? J'ai accompli mon devoir, les événements ne me regardent plus.
AGATHE
Tu ne pardonneras jamais à ton mari?
HERMINIE Je lui ai pardonné.
AGATHE
Tu ne l'aimeras plus ?
HERMINIE, elle sonne.
L'amour n'est pas un volant entre des raquettes. Je ne dois plus compte à M. de Moussac que de son honneur. Quant à mon cœur, il parait que la nature l'a repris; c'est à elle à me le rendre. J'irai à Francbourg, c'est tout... (Louise entre.) Il faut faire nos paquets, Louise, nous parlons.
LOUISE
Ah! tant mieux, j'en suis bien heureuse pour madame.
Allez chercher votre petit garçon, nous l'emmènerons avec nous.
LOUISE
La bonté de madame me touche jusqu'aux larmes.
Nous resterons à Francbourg cinq ans, dix ans, toujours peut-être. L'air est pur dans nos bois, et vous aurez votre enfant auprès de vous ; vous le verrez grandir hors des mains mercenaires. Cela me reposera, d'aimer ce petit être.
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LOUISE
C'est impossible, madame.
HERMINIE Pourquoi, impossible ?
LOUISE
Je supplie madame de ne pas insister.
Mais je vous le demande un peu pour moi. Vous savez quel chagrin j'ai de ne point avoir d'enfants, et combien je les aime. Le vôtre me donnera l'illusion de la maternité, j'en ai besoin, Louise, surtout en ce moment.
LOUISE
Non, madame, non.
Qu'est-ce qu'il y a? Son père veut-il vous le reprendre?
C'est cela, oui, son père veut s'en charger.
Ali! c'est dommage. Qui est-ce donc son père? Je n'ai jamais songé à vous le demander... Gardez votre secret, mon enfant. Je sais ce qu'on souffre. Mais n'y at-il pas moyen d'une manière ou de l'autre de le désin téresser? L'enfant est à vous; il a besoin de vos soins. Qu'est-ce qu'il en fera, lui, d'un petit de quinze mois? 11 doit être retenu par un travail, cet homme, ses journées sont occupées, je suppose. Vous ne répondez pas, Louise ?
88 THÉÂTRE DÉMILE BERGERAT
AGATHE
Pourquoi n'irait-il pas à Francbourg avec vous '? Vous vous marieriez... nous vous doterons.
LOUISE
Il n'y faut pas songer, madame.
HERMIME
Il est déjà marié? Pauvre fille! Voulez-vous que je lui parle, moi. Où demeure-t-il ?
LOUISE
Pitié, madame.
HERMIMK
C'est donc un être bien indigne... Où en ètes-vous tombée ?
LOUISE tombe à ses pieds.
Moins indigne que moi, hélas ! Il n'a point trompé la plus sainte créature qui soit sur terre et la meilleure des maîtresses.
HERMIME. à Agathe.
Oue dit cette fille ? Pourquoi est-elle à mes pieds '!
AGATHE
Je n'ose comprendre, en effet.
LOUISE
Pardon, pardon, je vous en supplie.
HERMIME, comprenant.
Misérable... mon mari! Vous avez un enfant de mon mari, vous ! Mais je n'en ai pas, moi ! Sauve-toi. dispa-
IIERMINIE 89
rais, va-t'en, je le chasse, je t'exècre, je voudrais l'anéantir.
AGATHE
Ma pauvre sœur! Mais regarde-la, elle est bien à plaindre, elle aussi.
A plaindre, elle ! Mais elle m'a pris ma place, ma vie, mes droits. Il est à moi, son enfant. Il est joli, mon Dieu! Rends-le-moi, voleuse... Va, je te souhaite la misère, la torture, la mort, tous les désastres. Je sens ce que c'est que de haïr. Je te maudis.
(Elle éclate eu sanglots.) LOUISE
Et moi je vous bénis, madame, vous méritez toutes les joies et tous les bonheurs. Je comprends trop que vous ne puissiez me pardonner. Vous ne le pouvez
pas. Adieu. (Elle se dirige vers la porte et sort.) HERMINIE
Ah! cette fois tout est bien fini. Tout m'échappe. Je n'ai plus rien. Jusqu'à cette poupée qui se brise. Menacée de l'amour de l'homme que je méprise le plus au monde et seule, mais seule à crier... Eh bien alors, je me suis trompée ; c'est toi qui as raison, tu es la vraie honnête femme de ce temps et je suis une pauvre sotte. Ah ! c'est ça la vie? C'est ça le mariage ? Il fallait donc le dire. Très bien, j'en suis... (Elle va à son secrétaire,
l'ouvre et en tire une lettre, puis elle sonne.) AGATHE
Que vas-tu faire ?
HERMINIE Appeler mon sauveur, comme les autres. D'aiileurs,
je l'arme] Tu vois cet épi de blé. Il part pour l'Irlande ma chérie.
AGATHE
Ta appelles Pierre. Prends garde.
HERMIME
A qui ? A quoi ?
AGATHE
Mais à lui-même. Es-tu bien sûre qu'il t'aime encore ?. ..
HERM1XII-
Oh '? nous allons bien voir.