‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 30 sur 135 · SCENE VI Les Mêmes, GEORGES · texte numérisé non relu

SCENE VI Les Mêmes, GEORGES

GEORGES

Bonjour, Agathe. Restez, je vous en prie. Votre pré sence adoucira le coup de la mauvaise nouvelle qu'il me faut annoncer à Herminie. J'ai vu notre notaire hier, et le cher homme n'a pas failli à sa mission noire. Je suis ruiné.

Vous deviez vous en douter, sans reproches.

GEORGES

Mais non, c'est une surprise. Eh bien, mais me voilà en situation d'imiter les bons modèles et de conquérir ma petite Araucanie. D'ailleurs tout est sauf, même l'honneur. Mme de Moussac n'aura rien à changer à sa vie. Francbourg vous reste, Herminie.

Et vous?

GEORGES

Oh ! moi ! la terre est grande ! . . .

Obligez-moi de croire que je ne me prête pas à l'arrangement que vous faites des affaires communes. Quelle que soit la cause de la ruine, j'en veux ma part. Mariage, c'est partage. Nous partagerons.

GEORGES

Non, je ne puis l'entendre ainsi. D'ailleurs, cette ruine me charme. Je tiens à ma catastrophe. Laissezla-moi. J'ai bâti un plan sur elle. Après avoir tout exploré, excepté la misère, je mets quelque dandysme à savoir ce que j'aurais valu par moi-même, si j'avais été voué comme tant d'autres au travail quotidien. Merci donc de votre générosité.

Générosité, moi?... Je n'en suis plus depuis longtemps qu'à la dignité. Partageons, allez.

J'ai prévu toutes les ruses de votre grand cœur. Vous ne me surprendrez pas, même en vous dépréciant.

IIERMINIE SI

Mais je prends ici occasion, madame, de rendre hommage à la vertu merveilleuse qui est la vôtre. Mon éducation ne m'avait pas préparé à une association dont je n'ai cessé d'être indigne. Je ne croyais pas. Je ne savais pas. Je n'avais pas vu. Daignez me pardonner notre mariage, vous le pouvez, car le monde se renverse, et je me châtie avec joie de mon aveuglement.

Vous avez de moi une idée trop haute. Je ne puis vous la laisser. Je ne la justifie point.

AGATHE, à part.

Que va-t-elle lui dire!...

Voyons les choses telles qu'elles sont. Honnête femme, oui, si c'est être honnête que d'avoir pris au sérieux tous les engagements du mariage. Vous m'avez eue tout entière, Georges. Maintenant, franchement,. en galant homme, répondez-moi : m'avez-vous jamais aimée '?

GEORGES

Désirez-vous de moi une confession générale?

Notre vie commune est terminée. Parlez donc à cœur ouvert. Car j'ai, moi aussi, quelque chose de grave à veus avouer.

Je vous ai épousée sans vous connaître et sans vous comprendre, comme on se marie aujourd'hui dans notre monde, et un peu dans les autres, dit-on. Peutêtre ai-je pris un goût très vif que vous m'inspiriez

pour de l'amour. Je ne savais point les différences. Je crois, Herminie, que je ne suis pas capable d'aimer comme vous désiriez d'être aimée. J'avais sur les femmes des principes très arrêtés et que rien ne démentait, hélas! autour de moi. Mon crime est de ne m'être pas donné la peine de vous étudier. Je pensais qu'aucune de vous ne mérite cette étude et que vous êtes toutes la même. Je me suis trompé. Voilà pourquoi je disparais.

AGATHE, m |uiète.

Disparaître?... Quelle est votre intention?

GEORGES

Ne craignez rien. Je recommence la vie, c'est plus dur que de mourir, vous en conviendrez.

AGATHE

Et c'est plus brave, Georges.

HERMINIE, bravement.

Encore une fois, votre sacrifice n'a pas d'objet et votre renonciation est sans cause et sera sans effet. Honnête femme, comme le monde l'entend, je le suis toujours, mais femme honnête, comme je l'entends, moi, je ne le suis plus. Nous nous valons depuis une heure.

AGATHE, effj

Ma sœur, mais elle est folle. Ne l'écoutez pas,

Laisse-moi. J'ose faire ici ce que jamais femme peutêtre n'a eu le courage de risquer devant le maitre que la loi lui donne. Depuis un mois, moi aussi, je ne vous

H ERMIHI E 83

aime plus, et depuis une heure je sais que j'en aime un autre.

AGATHE

Ce n'est pas vrai. Elle ment, vous dis-je.

GEORGES

Vous auriez pu m'épargner l'affront, comtesse. Il est trop sanglant.

N'est-ce point mon devoir de vous parler de la sorte:' Ou'est-ce-donc que le mariage si de tels aveux n'y sont point de mise? Aide et protection, dit la loi. Obéissance et fidélité, ajoute-t-elle. J'obéis et je suis fidèle. Protégez-moi et aidez-moi.

GEORGES

Oh! il valait mieux me laisser partir avec ma sainte illusion.

C'est précisément ce que l'honneur m'interdit de faire. Je suis votre femme, je porte votre nom. Si le fardeau me devient trop lourd, vous êtes mon soutien naturel. Qu'avez-vous à objecter à ma loyauté conjugale? Me voilà maintenant éprise d'un autre, domptée par la nature, attaquée par l'adultère, défendez-moi. C'est votre devoir. Je chancelle, soutenez-moi.

C'est fort simple, je vais aller le tuer.

BBRMINIE

L'en aimerai -je moins?

84 THÉÂTRE DÉMILE BERGEItAT

GEORGES Il y a une autre solution encore...

Et quand tu seras mort, t'en aurai-je moins aimé'.'...

GEOftGES

Oh ! comtesse !

AGATHE

Observez, Georges, que vous n'avez rien à craindre d'une femme capable de l'action qu'elle vient d'accomplir; elle se défend déjà d'elle-même.

Je n'en sais rien. Je sais seulement que vous avez le droit de m'enfermer, de me séquestrer, de m'entourer de grilles et de pointes, et je sais que j'ai le devoir de me prêter à toutes ces précautions : trop heureuse si vous me sauvez de moi-même en vous préservant.

GEORGES

Me croyez-vous capable d'user de pareils expédients:' Mais m'autorisez-vous à user de toutes les armes défensives que le mariage met entre mes mains, je parle des plus douces, des courtoises et des plus légitimes?

Je vous appartiens par serment. Agissez.

GEORGES

Parmi ces armes, il en est une sur laquelle je compte, souffrez que je vous l'avoue. J'en essaierai, madame, et peut-être en vous sauvant, sauverai-je encore un infortuné.

HERMINIE Essayez. Essayons. Je veux bien.

AGATHE

Ah! malheureux, c'est un berceau qui vous a manqué.

GEORGES

Je ne le regrette point, Agathe, nous serions trop à plaindre en ce moment, ni sort.)

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