‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 51 sur 135 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

FLOUE, GILBER.TE [Elles viennent du fond.)

FLORE

Elle est charmante, votre nouvelle installation. L'ameublement surtout m'en plait; il me rappelle celui qui était chez mon père. On en revient donc à ce bon vieux rococo dont on a tant médit. C'est du Louis XVI tout cela ! Quel est votre tapissier?

GILBERTE

C'est Maxime. lia tout choisi, tout disposé lui-même. 11 a tant de goût. Moi, je suis entrée ici comme un voyageur chez une fée, sans savoir où j'étais. Maxime m'avait ménagé cette surprise. Je m'explique maintenant pourquoi il a voulu que je restasse chez vous, ma tante, après cette nuit terrible. 11 me préparait ce joli nid.

FLORE

Vous n'avez plus rien de votre ancien mobilier ?

GILBERTE

Hélas! il paraît que tout a été consumé par cet incendie. On n'a pu sauver que les manuscrits de Maxime et mes colifichets de jeune fille. Que de choses je regrette ! Ce que je tenais de vous et de mon frère surtout.

FLORE

Il est encore heureux que tu ne te sois pas trouvée là, tu rôtissais, et cela ne s'assure pas, des anges tels que toi. Ah çà ! mais qu'est-ce que représente cet atelier ? Maxime compte s'adonner à la menuiserie?

GILBERTE

C'est le salon, ma tante.

FLORE, lorgnant.

Ça?... Quelle drôle d'idée vous vous faites d'un salon français ! Mais on est dans la rue. Où cause-t-on dans ces hangars? Sous les tables?... Et ça, qu'est-ce que c'est que ça ?

GILBERTE, troublée.

Un lit de camp, ma tante.

FLORE

Vous couchez des militaires?

GILBERTE

Maxime travaille ici, et souvent fort tard dans la nuit. Il se jette là tout habillé.

FLORE

Ah! ah! déjà? — Et toi?

GILBERTE

Nous avons une chambre ravissante. Voulez-vous la

Voir '. (Elle \u ù droite el soulève une portière.) FLORE

Voyons... Oui, très jolie. J'aimais mieux l'autre.

GILBERTE, tristement.

Moi aussi.

FLORE, se retourne vivement.

Viens ici, toi. — Qu'est-ce que lu as?

GILBERTE Rien, ma tante.

FLORE

Tu es brave. Mais moi, on ne me trompe pas.

GLLBERTE

Notre pauvre petite maison, où il m'aimait tant! Où est-elle ? Quel vent l'a emportée à jamais dans la fumée! Pourquoi ne suis-je plus heureuse! Qu'ai-je fait? Je me tue à le deviner. J'enlaidis peut-être. Mais ce n'est pas ma faute, c'est la sienne, il ne m'aime plus !

FLORE

Ta ta ta ta. D'abord, tu n'as jamais été plus adorable, pour ta gouverne. Et puis, s'il ne t'aimait plus, il serait un imbécile ; il n'est pas un imbécile, du moins on le dit. — Mais il n'y a pas moyen de causer dans cette cathédrale : la voix y réveille des orgues. Viens près de moi épancher ta misère. Je suis de bon conseil quoique ou parce que folle, et j'en ai sauvé plus d'une que j'aimais moins que toi, ma fille.

GILllERTE, regardant au fond.

Xavier et le docteur peuvent entrer. Je ne veux pas qu'ils me croient malheureuse.

FLORE

,Malheureuse ? Il ne te bat pas, je suppose.

GILBERTE

Oh ! tante Flore.

FLORE

Est-ce qu'il te trompe ?

GULBERTE

J'en mourrais.

Il n'y a donc que le lit de camp. Raconte-moi le lit de camp.

i.ll.UHRTE

Mais...

FLORE

Va donc. J'ai tout vu,

GILBERTE

Jamais il n'a été plus prévenant, plus attentif à mes moindres désirs, plus inquiet de ma santé même. C'est presque excessif. Je ne formule plus un souhait qu'il ne soit réalisé une heure après. C'est au point que je n'ose plus rien dire devant lui. Tenez, ce matin à déjeuner je lui contais que j'avais vu des poires extraordinaireschez Chevet. Il ne m'a rien répondu, mais je suis sûre que tout à l'heure les fruits seront ici. Jugez du reste par ce détail.

FLORE

Horrible !

GILBERTE

Ne vous moquez point, ma tante. Si je me fais mal entendre, c'est que j'ignore moi-même la cause mystérieuse de mon chagrin.

FLORE

Je t'écoute de toute mon âme.

GILBERTE

Imaginez l'ami le plus doux auprès d'une malade — car il a l'air de me soigner. Sa tendresse est comme une veillée. C'est presque de la pitié. Si je me heurte ou me pique, il entre dans de grandes colères. Il s'en rend responsable. Il me gronde de ne pas assez me distraire, de ne rien dépenser, de n'avoir aucun caprice, et de ne vouloir vivre que de l'air qu'il respire. Tout cela c'est encore de l'amour, mais ce n'est plus le même, celui de la chère maisonnette incendiée.

FLORE

Un bon baiser ferait mieux ton affaire.

GILBERTE

Je vois que ma plainte est ridicule, puisque vous, qui êtes femme, vous ne me comprenez pas.

FLORE

Qui, moi? mon cher mouton! Ecoule. Auparavant, même lorsqu'il était loin, tu le sentais auprès de toi. Maintenant, tout près de lui, tu en es à cent lieues. Quelque chose s'interpose entre lui et toi, méchamment, comme dans ces jeux d'enfants où l'on tourne autour d'un arbre sans s'atteindre.

GILBERTE

C'est cela, c'est cela...

FLORE

Tu crois donc que je n'ai jamais aimé ! Eh bien, cela ne serait rien, Gilberte, si toi, tu ne l'aimais plus follement que jamais. Car tu l'aimes dix fois plus qu'avant ton mariage. Pas un atome de ton cher être céleste qui ne tende vers cet animal ! Et ce sera ainsi toute ta vie. Voilà le péril,, il est là. Veux-tu me laisser faire?

GILBERTE

Si vous devez me le rendre, oh ! oui.

Encore une question. Depuis quelle époque as-tu remarqué ce changement?. . Avant ou après le soir des voleurs?

GILBERTE

Après, ma tante.

FLORE

Bon. Et le lit de camp? De quand date-t-il, le lit de camp ? De l'incendie du pavillon ?

GILBERTE

Oui, ma tante.

FLORE

Il y a déjà tout un mois, alors, que tu es veuve ?

GILBERTE

Silence, ma tante, je vous en prie. Si on nous entendait!...

FLORE

Alors il n'y a pas de temps à perdre. J'entends ton

FLORE DE FRILEUSE 1.j3

frère. Va m'attendre dans ta chambre. Je suis- à toi dans cinq minutes.

(Elle la mène à sa chambre.)

Page 1