THÉODORE DE BANVILLE
Voici un poème dramatique d'un éclal éblouissant, compliqué et mystérieux, dont le succès est assuré d'avance, parce qu'il répond non pas à un besoin, mais, ce qui est bien plus, à une aspiration ardente, à un désir effréné. Oui, empêtrés dans les niaiseries d'un théâtre" incolore et d'une littérature vulgaire et mercantile, nous voulons, nous appelons à grands cris une œuvre où se trouve réuni tout ce dont nous avons soif, l'héroïsme, l'idéal, l'outrance (pour nous faire oublier tant de platitudes '. et cette étrangeté troublante, sans laquelle, comme le dit si bien Edgard Poë, la beauté rajeunie et transfigurée ne saurait nous plaire : et cette modernité que réclame impérieusement le siècle de Balzac. Eh Lien ! cette œuvre si douloureusement réclamée et souhaitée, la voici, étrange, originale, nouvelle, puissamment créée, jaillie comme l'éclair, écrite en vers larges, ingénieux, curieux, élincelants des ors. des pierreries et des inépuisables richesses de la Rime, et en même temps exprimant nos doutes, nos angoisses, notre inextinguible appétit de lumière et de joie; et l'hymne à la Beauté, qui vainement étouffée et comprimée, s'échappe irrésistiblement de nos âmes.
C'est pourquoi elle enchantera les délicats, les penseurs, les chercheurs, les femmes, dont l'instinct ne peut être perverti. il tous les artistes, les bons ouvriers, tous les êtres que ravit une idée ouvrant ses ailes, tous ceux à qui plaît un travail
l'ait de main d'ouvrier, enfin toute cette glorieuse élite, plus nombreuse qu'on ne se l'imagine, qui, où qu'elle soit répandue et dispersée, emporte en elle l'âme divine et frémissante de Paris. Oui. ce drame A'Enguerrande est celui que nous voulions et que nous attendions, et si le poète l'a trouvé sans tâtonnement et sans défaillance, c'est qu'il a osé se désaltérer dans le flot vivifiant, et boire à la vraie source. On n'interroge pas le dieu ; on ne peut avoir la ridicule prétention d'imiter Shakespeare ou de s'inspirer de lui ; mais on a le droit de l'adorer passionnément, comme firent Berlioz et Delacroix qui ne périront pas, parce qu'ils ont adoré le Maître de la force créatrice. Et précisément, ce qui fait la vitalité, la vigueur et la séduction irrrésistible ftEnguerrande, c'est qu'elle a été conçue et écrite dans l'infini, dans le profond, dans l'absolu amour de Shakespeare.
Aussi est-elle à la fois héroïque et rigoureusement moderne. Car il faut s'expliquer là-dessus une fois pour toutes.
Ce qu'on a appelé 7no(lernité, par un barbarisme inutile. n'est, rien autre chose que le lieu commun dédaigné , et l'homme sincèrement étudié, sur le vif, sans concession, sans atténuation, sans souci des antiques formules, comme Shakespeare nous ordonne impérieusement de le faire. Or celui-là qui peint et montre dans sa réalité l'homme que nous coudoyons, a par cela même, peint en même temps celui du xve siècle et de tous les siècles, car l'homme ne varie pas, reste semblable à lui-même ; et c'est pourquoi les si amusants Palerrnitains que nous montre Emile Bergerat, bourgeois, espions, conspirateurs, bayant aux corneilles, parlant pour ne rien dire et échangeant les lieux communs politiques, sont très pareils aux personnages de Gavarni et d'Henri Monnier. Ce sont bien des Parisiens du xi\e siècle, et ce n'est pas une raison pour qu'ils ne soient pas en même temps des Palerrnitains du xve. Car l'immortelle bêtise a eu en tout temps ses Prud'hommes et ses Pécuchets, sous la toge ou sous l'armure, et son imbécile sourire, ébauché dans le paradis d'Asie où les lions innocents broutaient l'herbe et les Heurs, ne se terminera que dans la vallée de Josaphat, parmi les ossements réveillés dans un sursaut par le cri stupéfiant de la trompette,
11 est de tous les temps aussi, mais surtout du nôtre, ce roi, pas assez artiste pour arracher des colosses à la blanche nuit du marbre, mais en même temps trop artiste pour oser être conducteur d'hommes, et pour mener des foules éper-
.lues au rouge baiser de la Guerre. Trop las en naissant poulies formidables biftes de la vie. il ne voit plus clairement sun droit de joncher le chemin de cadavres offerts aux corbeaux, d'orbites aveuglés, de ventres ouverts par où tombent des entrailles sanglante». Et puis, il ne croit qu'à moitié à son compagnon naturel, à ce Bourreau, qui portait sous son manteau écarlate une épée toujours souillée et toujours essuyée. Plutôt que de rendre l'épouvantable justice, il sérail né pour se promener en causant avec ses amis, près des portiques ou sous les lauriers-roses, ou pour tailler de blanches ligures selon le rite prescrit : mais il n'est pas bon pour cela non plus, parce que, hanté par les délicatesses raffinées, quêteur de sensations subtiles, proie des névroses, attirés par les énervantes amours, il est trop découragé et trop las. Las de quoi? De tous les sauvages travaux accomplis par ses aïeux rois, du long voyage de Xerxès, du sang versé par les Cambyses et par les Attilas, des siècles de guerre civile, de l'ennui des pâles Valois, de l'Italie toujours pantelante et déchirée.
Mais s'il est si bien le roi actuel et moderne, celui que nous avons vu soupant au cabaret, aimant tristement les filles, et vivant parmi des jeunes gens qui peut-être eussent été artistes s'ils n'étaient désœuvrés, pourquoi le poète ne nous le montre-t-il pas dans la tristesse épique du maigre habit noir, vêtu comme les autres viveurs, qui sont morts d'avoir cru vivre ? Ce personnage de Gavarni, pourquoi l'habiller avec le pourpoint d'IIainlet et de Roméo? — Ah! le grand Henri Heine a, une fois pour toutes, répondu à cette objection d'une façon décisive et définitive. Comme il l'explique très bien, le poète, qu'il le veuille ou non. ne peint que ce qu'il voit, et les personnages qu'il nous montre sur la scène sont nécessairement ses contemporains. Mais cette palpitante vérité qu'il nous donne, qu'il est forcé de nous donner, gagne au théâtre à se travestir, à se barioler, à réveiller nos yeux par le piment carnavalesque du costume : et elle demeure d'autant plus vraie et éternelle qu'elle nous occupe moins par la vulgaire exactitude de l'habit et se montre vivante et sincère sous un vêtement de fantaisie. Ainsi que l'observe avec justesse le poète de VIn/ermezzo, Racine n'aurait pas pu et n'aurait pas su peindre autre chose que la Cour de Louis XIV ; cependant, qui en doute ? ses La Vallière. ses Montespan et ses Henriette d'Angleterre gagnent à être, embellies par le ragoût piquant d'un traves-
tissement qui est emprunté à la Grère héroïque des âges fabuleux, ou qui naïvement croit l'être. Et d'ailleurs c'est le seul moyen pour que. matériellement du moins, les personnages de théâtre puissent persister : car un costume idéal peut sans cesse être modifié ou renouvelé à souhait par le plaisir des yeux; tandis qu'après un demi-siècle écoulé, il devient impossible (nous l'avons tous vu !) de costumer avec l'exactitude historique un drame comme Antony par exemple, ou une pièce de M. Scribe.
Bien qu'il ait évidemment connu Paul Dubois et Falguière, et Daniel Vierge, et Bastien-Lepage, laissons donc au statuaire, au prince Gaétan, son pourpoint rose, son blanc manteau jeté sur le bras gauche et son bonnet d'où s'échappe la longue chevelure: et d'ailleurs n'en a-t-il pas besoin pour pouvoir être convenablement appareillé à la reine Enguerrande ?
Car celle-là est véritablement l'héroïne, comme elle a toujours été vue à travers les âges, reine par la beauté, par la bravoure, par l'orgueilleuse fierté ; elle serait reine par la séduction impérieuse si elle marchait pieds nus daus la boue avec des loques de vachère, et elle l'est aussi parce qu'elle est née d'une race victorieuse et divine.
Elle l'est par la grâce et par l'ineffable pureté virginale, et par l'horreur de tout ce qui tache et ternit la blancheur sacrée. Elle est une eharmeresse comme Cléopàtre, elle est une guerrière comme Sémiramis, elle est une amazone comme Hippolyte et Antiope : elle est une jeune fille ingénue, étonnée pour le frisson d'une branche qui la touche, et riant de se voir reflétée dans le ruisseau qui s'enfuit. Ah ! comme ils sont loin l'un de l'autre, lui. ce paresseux artiste, dédaigneux du trône, et elle, cette reine farouche, dont il a insolemment refusé la main, offerte par le ministre Mélibée ! Des abîmes, des idées, des haines, un appétit de liberté sans frein et un orgueil justement blessé les séparent : mais le tyran, le maître de tous, le chasseur, le bourreau, l'échanson du vin délicieux. Celui qui. après la mort de tous les Dieux, est un Dieu encore, le cruel et bienfaisant Amour les rassemble par un coup de théâtre foudroyant et inattendu. Par quelque trou de serrure, par quelque fente d'une porte mal jointe dans la cabane où elle change ses habits trempés par l'eau de mer, il montre à lia; tan Enguerrande rayonnante, demi-nue. splendide apparition céleste, caressée par la lumière amoureuse, et bientôt après il les réunit, et frappés de la même blessure, brûlés du
même feu, ces deux êtres ennemis, en dépit des guerres, des tiaines, des destins follement capricieux, mêlent leurs âmes. jusqu'à l'heure rédemptrice et suprême où ils gisent tous les deux, pâles et leurs chevelures souillées de sang, sur le champ de bataille où ils sont morts pour la délivrance de leurs patries réconciliées.
Mais jusque-là, quelles douloureuses et adorables scènes d'amour, dans ces forêts où ils s'enfuient ensemble, au bord de ces flots grondants, et sous ces noires ombres, et à travers les frissonnants paysages où les suivent des malédictions qu'ils entendent sans vouloir les comprendre ! Ces scènes, coupées par les refrains insultants, par les hymnes désolés. par les plaintes des exilés, par les chansons de ceux qui s'en vont à la mort : ces scènes ardentes, extasiées, lyriques et symétriques parfois, où le mot. avec sa force virtuelle et avec tous ses artifices, se mêle, se tresse et se retourne en cent Tarons, pour exprimer l'inexprimable ; où'la magicienne Rime se fait couleur, musique, lumière, caresse, pour éveiller les plus amères, les plus profondes, les plus délicieuses sensations, je n'en sais pas dans aucun théâtre qui soient plus complètes et plus belles ; et toujours elles croissent en furie, en amour, en intensité, jusqu'à l'explosion cornélienne, où après avoir vu Gaétan se laisser appeler lâche pour l'amour d'elle, Enguerrande l'adjure d'aller combattre contre elle-même et contre sa propre patrie.
La conclusion héroïque et ffigique, où, n'ayant pu signer en qualité de roi. la grâce des exilés, Gaétan, mort, couché près de sa fiancée morte, la signe du sang de sa blessure, est un magnifique couronnement pour ce poème, qui est en même temps un drame.
Et comme tous les autres drames, celui-là se passe entre' quelques personnages : mais le peuple, la foule, la nature, tout ce qui souffre, s'émeut, s'irrite et espère à propos des. doutes, des amours et des misères de ces rois, le poète n'a pas voulu nous le cacher. II veut que nous entendions la mer gémir, les marins pleurer les absents, et les bourgeois échanger leurs niaiseries sur la place publique et les artistes parler de leurs rêves, et la fille du proscrit appeler éperdument l'exilé, enfermé là-bas par les flots horribles. Car lui, poète, il sent très bien que nous sommes las d'être enfermés dans ce cachot où personne ne pénètre, et qui est tantôt une vague salle de palais, tantôt un vague sali m, meublé par un tapissier prolixe, et où nous sommes plus étroitement prisonniers
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que jamais, un demi-siècle après l'heure de triomphe > joie où le grand Romantisme crut nous avoir mis en liberté définitivement.
Emile Bergerat n'a pas voulu de cette captivité pour nous et pour lui : il a voulu que l'air, le ciel, la lumière, la nature, la vie humaine, le tlot de la mer et le Ilot humain, ne fussent pas interdits à sa Comédie, et qu'elle eût le droit de se j >r< >mener librement, au gré de l'action, à la fois très une et très compliquée à travers les solitudes, les palais, les villes et les paysages.
Certes ! il serait très facile de le jouer, ce drame dCEnguerrande, en prenant au théâtre anglais ses changements de décors shakespeariens d'une exécution qui peut être ramener à la plus initiale simplicité : mais je ne sais si les tapissiers français permettraient une telle profanation, par laquelle serait démontrée l'inutilité de leurs capitons et de leurs exubérantes passementeries. Ou bien encore le poète aurait pu émonder sa forêt vierge, faucher les (leurs, tailler ses arbres géants, et promener dans toute son exubérante nature le ciseau cruel et précis d'un bon architecte de jardins. S'il se fut résigné à ce sacrifice, il est évident que la Comédie- Française se fut empressée d'accueillir un drame de premier ordre fortement conçu, construit avec une rare habileté nique et revêtu des ornements les plus somptueux et les plus riches de la poésie.
Ou si l'auteur d'Enguerrande l'eût préféré, il est certain que Mme Sarah Bernhardt eût impérieusement réclamé un rôle qui semble l'ait exprès pour sa beauté, pour son talent, pour son âme de muse et d'héroïne. Mais Emile Bergcrat n'a pas voulu appauvrir sa reine de Sicile et la priver de ses robes couleur de soleil et couleur de lune ; ce n'est pas moi qui l'en blâmerai.
La Poésie quand elle le veut, est son propre décorateur, son propre costumier et sa propre tragédienne : il ne lui faut que du papier blanc, des caractères de plomb, et de l'encre d'imprimerie pour créer un théâtre où apparaît l'éblouissante vision de la vie.
.Pour évoquer à nos yeux une scène lumineuse et luxuriante, avec sa joie, sun amour, son délire, ses comédiens illustres et sa catastrophe à la l'ois tragique et sereine, ce poème, ce drame i'Engruerrande n'aurait eu besoin que d'être imprime avec des tètes de clous, sur un papier a chandelles.
Les éditeurs, convaincus et artistes, ont préféré lui donner
toutes les splendeurs du luxe typographique : En.guei-ran.de est de force à ne pas fléchir sous cette royale parure. Du premier haillon venu, elle aurait su faire de la pourpre ; elle s'accommodera de la pourpre réelle qui lui aura été si généreusement donnée, pour l'amour de Shakespeare.
Théodore de BANVILLE.