SCÈNE IV
GAETAN, LYDIE, DANIEL. RÉMI, puis ORLIZ et A 1U A S
L'atelier de Gaétan, GAETAN, à Daniel qui contemple sa slalue.
C'est mauvais, hein, bourru? Soulage donc ta bile !
DANIEL
Mauvais ! C'est étonnant tout simplement ! — Habile, Non ! Mieux : sincère ! — Elle est d'un fou, cette Vénus,
D'un fou! mais elle sort des types convenus.
Sais-tu ce qui m'en plaît ? elle manque de patte ! C'est sa naïveté canaille qui m'épate !
ENGUERRANDE 221
L'Institut s'en tordrait ! Eh bien, on met trente ans A rattraper ce charme exquis du jeune temps. Et l'on en meurt ! Quel rêve amoureux de la forme ! Ah ! tu l'aimes, la femme !
RÉMI
Oui, la justice informe.
LYDIE
Pardon, c'est mon portrait.
RÉMI
On le dit.
DANIEL
Mais, crois-moi, Tu ne feras plus ça lorsque tu seras roi.
GAETAN
Je ne le serai pas, mon maître ; car j'estime Qu'il n'est plus sot métier que de roi, légitime Ou non, par coup d'Etat ou par grâce d'état. Dans l'œuvre des Sept jours, la bête potentat N'existe point ; elle fabuleuse et fossile. Tel mon oncle, monarque absurde de Sicile !... Chers amis, le bonheur est la seule vertu.
(Entrent Orliz et Arias.)
LYDIE, lui versant a boire.
Lorsque tu seras roi, Gaétan, boiras-tu?
GAETAN
Je ne serai pas roi, Lydie.
ORLIZ, entrant.
Et si ton oncle, Subitement, ce soir, — un roi meurt d'un furoncle ! —
Rendait à Dieu son âme avec son numéro Chronologique ?
GAETAN
Eh bien?....
ARIAS
De Gaétan zéro Te voilà bombardé Gaétan douze ou treize ?
GAETAN, se lève, le verre en main.
Oyez tous. — Par ce vin d'or, aux reflets de braise
— Lydie, à tes cheveux phosphorescents pareil, —
Par les vignes qui l'ont pompé dans le soleil
Et par l'Etna qui l'a distillé dans sa forge,
Je jure que ceux-là mentiront par la gorge
Qui diront avoir vu Gaétan couronné
Paître un peuple.
(Il se rassied.)
Tenez ce bruit pour erroné.
A Kl AS
Serment de présomptif et de prince de Galles !
RÉMI
Redemande du vin, si c'est toi qui régales...
LYDIE
D'où te vient cette horreur du trône, à vingt-cinq ans ?
GAETAN
De ceci : que l'habit royal a des clinquants Dont les scintillements au milieu des javelles Font trembler les perdrix et fuir les bartavelles ; Et que les Toisons d'or sont lourdes dans les foins, Quand on s'embrasse, autant que les sceptres aux poings.
ENGUERRANDE 223
Lydie, elle me vient cette sage épouvante,
D"une sélection raisonnée et savante ;
Puis d'un tempérament que j'ai, très défini ;
Enfin d'un cours d'histoire « ad usum delphini »
Où l'on voit que les rois morts dans leurs lits sont rares.
Pour eux les arsenics et pour eux les curares,
Et ces petits couteaux à treize, doux cadeaux,
Par lesquels l'amitié s'entretient dans le dos
De peuple à prince ; car soit d'abord qu'on s'ennuie
Des Haroun-al-Raschid armés du parapluie,
Baromètre de paix, débonnaire attribut,
Soit que les conquérants soient jetés au rebut,
On détrône, on restaure, on chasse, on guillotine,
De la guerre étrangère on tombe à l'intestine ;
Le roi qu'on veut avoir gâte celui qu'on a ;
Auguste tend un siège et le prend à Cinna !...
Alors je m'en réfère à ces jours d'équilibre
Où l'homme, simplement, se réveillera libre,
Comme au commencement du monde ; et j'en conclus
Que la profession royale ne va plus.
Je me suis donc promis d'en exercer une autre.
ORLIZ
Laquelle, bachelier ?