I.AETAX
Mais, bacheliers, la vôtre.
ARIAS
Artiste ? Fainéant ! — Il faudrait qu'on créât, Afin d'utiliser ton baccalauréat, Une profession spéciale et gentille.
ORLIZ
Il n'en a pas besoin. Enfiler une aiguille
Est un état, ainsi que de battre des œufs.
Je pense que dans l'art de dénouer les nœuds.
Un cordier de génie en sait moins qu'Alexandre.
Faire grincer l'ivoire au cœur du palissandre
Semble au premier abord inutile ? Rémi,
Harmoniste effrayant, demeuré notre ami,
Des dix doigts de ses mains ne fait pas autre chose.
Tout est métier qui veut que l'homme se repose,
Un jour sur sept, du mal qu'il se donne à mourir.
Qu'est-ce que nous faisons, nous, pour en discourir?
Le poète Arias exerce la métrique :
L'État impose-t-il ce métier excentrique?
Statuaire, Daniel déforme le paros,
Et mêle le silence auguste des héros
A la scurrillité des bourgeois. Qui le paie ?
Lydie, être charmant dont le miroir s'égaie,
Cumule : elle est modèle et coiffe les moulins.
L'État patente-t-il ces métiers sibyllins?
Moi-même, travailleur mal classé, qui s'honore
De battre du tambour sur la toile sonore,
Apprenez-moi quel est mon rôle social
Lorsque avec du réel je fais de l'idéal?
REMI, l'oreille collée à un coquillage.
Le bruit que fait la mer est doux dans une conque ! Parle encore...
GAETAN
Il dit vrai. Tout métier est quelconque. Hormis celui d'être homme et j'ai le mien.
ARIAS
Lequel ?
GAETAN Le plus beau, le plus doux, le vrai, l'originel ; J'aime ! —
ENGUERRANDE 22:.
LYDIE
Est-ce moi ?
GAETAN
— D'abord. Et puis toutes les femmes En une.
LYDIE
Je « les « suis.
GAETAN
Ange, tu te diffames !
Tu n'en es que cent mille.
LYDIE
Ingrat !
ARIAS
Caligula, En qui se réduisit et se coagula La doctrine dont tu semblés catéchumène, Voulait décapiter d'un coup la race humaine. Toi, tu veux dessécher l'amour et l'apaiser Sur une seule bouche et par un seul baiser ; Id est : te marier. Si c'est là ton commerce Il n'est pas neuf : depuis Ménélas on l'exerce.
DANIEL
Se marier '?... Qui'?... Lui!... Mais je te le défends ! Et c'est de ta Vénus qu'il nous faut des enfants.
ORLIZ
Le malheureux ! Il boude au trône et se ménage Pour être quoi? Mari !... Soit, tyran de ménage.
RÉMI
Tout mon être s'emplit d'un mineur désolé, Et je me fais l'effet d'un bémol isolé !
LYDIE
J'entre au cloître, et j'invente, à la barbe des Carmes, Un élixir amer composé de mes larmes.
GAETAN
Quand vous aurez fini de m'enterrer vivant?
Je viens de refuser une reine, bravant
Deux peuples désireux de cet épithalame.
La femme que je cberche à travers toute femme
Est ou n'est pas. Si Dieu l'a faite, qui vous dit
Que je dois la rejoindre en ce monde maudit
Trop petit pour le rêve et trop grand pour la vie ?
Est-on dans le zénith, la montagne gravie"?
Chasseur, mon oiseau bleu ne raie pas l'azur
Et laisse mes limiers honteux ! Rien n'est moins sûr
Que la forme rêvée ; et pour nos Galathées
Ce sont les dieux souvent qui restent nos athées.
Où vit-elle, la femme à qui Dieu concéda
La bouche d'Erigone et le cou de Léda,
La jambe d'Atalante et la gorge d'Hélène ?
Et quelle floraison la vêt de son haleine '!...
Mais je n'ai nul espoir, n'ayez aucun souci.
Quatre biens sont réels sur terre et les voici :
Être jeune. Être fort. Être beau. Vivre libre.
Pour qui détient ces dons, la Seine vaut le Tibre,
Et le Tibre l'Euphrate, et l'Euphrate Tlndus;
Les forêts et les monts au soleil épandus,
Le désert où tout meurt, la ville où tout abonde,
Lui font une patrie énorme et vagabonde,
Dont il est roi sans trône et citoyen sans lois.
Il est l'hôte adoré. De partout à la fois.
11 semble que la vieille humanité renaisse
A voir sa liberté, sa force et sa jeunesse ;
BKGUERRANDE 227
Et que tous les aïeux s'échappent du tombeau Pour bénir cet enfant jeune, fort, libre et beau. Tel est mon idéal.
ARIAS
Bravo ! Moi, je propose, Tandis que Lydia va reprendre la pose, D'entonner tous en chœur l'hymne à la Lune !... Il est D'Orliz, qui n'en fait pas métier. Ce qui m'en plaît C'est son absurdité. Mais il contient peut-être Le mot du siècle... Allons, ton aubade, cher maître ?
(Il donne une guitare à (Ii-Ii/..
ORLIZ chante.