‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 92 sur 135 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

GAETAN, NOEMA

(Ils viennent de la forêt couverts du même manteau.)

NOEMA, se dégageant.

Monsieur, ma peur se calme et la tempête aussi. Je n'ai plus froid. Gardez votre manteau. Merci.

GAETAN, la retenant.

Reste. La pluie est rude à tes jeunes épaules, Et le tonnerre encor tiraille sous les saules. L'abri vaut bien celui de quelque auvent banal ?

Vous m'y parlez, ainsi qu'au confessionnal, De trop près et trop bas. J'en reste toute coite. D'ailleurs, je suis mal faite à la douceur de l'ouate.

GAETAN

Conserve le manteau, car je t'en fais présent.

ENGUERRANDE 243

NOEMA

Ètes-vous sitôt las d'un rôle bienfaisant

Qu'il vous faille changer un service en aumône ?

GAETAN

C'est mordant. Que d'esprit! Es-tu fille d'un faune, Dryade '!... Il sera donc le tapis de tes pieds.

(II jette son manteau sous les pieds Je Noëma.)

Tiens, vois ; et si mes torts te semblent expiés, Dis-moi ton nom, ton âge et ta vie.

NOEMA

On me nomme Noëma ; j'ai seize ans, et je suis fille d'homme, Non de faune. C'est tout.

GAETAN

Et ce n'est pas très long.

Comment est^on si brune avec un nom si blond ?

NOEMA

Vous vous moquez. Un nom n'a de couleur que celle Du souvenir heureux ou triste qu'il recèle. Que celui de mon père est sombre !

Et la raison ?

NOEMA

Hélas! il est là-bas, derrière l'horizon.

Exilé dans une île où nulle herbe ne pousse !...

Oh ! quand il m'embrassait que sa barbe était douce!...

GAETAN

Exilé? Pour quel crime ?

NOEMA

Il n'aimait pas les rois.

— Car il faut qu'on les aime encore ! — Aussi Jean Trois L'a fait prendre, et mes yeux en ont perdu la trace. Depuis qu'il est parti personne ne m'embrasse.

GAETAN Et ta mère?

NOEMA

Elle est morte à cause de cela...

Connaissez-vous cette île où le roi l'exila '?

GAETAN

Oui. — Mais de quoi vis-tu ? car ta main est si blanche Qu'elle semble attester d'un éternel dimanche? Quand je t'ai recueillie au fond de la forêt, Effarée et tapie en ce trou de furet, Que faisais-tu ?

(Elle rit.)

Tu ris ?

NOEMA

Si ce souci vous ronge,

J'emplissais un panier de morille et d'oronge

Pour le vendre au marché. C'est mon métier d'hiver.

Je vis de la forêt comme on vit de la mer.

Je suis riche, et serais heureuse, — n'était l'île.

Est-elle loin, Monsieur, cette île où l'on exile

Les pauvres gens ?

Page 1