‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 13 sur 123 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

GUAY, DU HAUSSET, puis LA POMPADOUR

Du Hausset entre en domino et masquée.

DU HAUSSET, elle se démasque.

Vite, monsieur Guay, c'est Madame.

GUAY

Mais, mon Dieu, que vous arrive-l-il? La Pompadour parait,

32 LA POMPADOUR

en domino et masquée, une robe de satin gris sous le domino. Guay va

la recevoir.) Madame la Marquise '?

LA POMPADOUR, sur le seuil.

L'hospitalité, mon cher maître, pour deux bonnes chrétiennes suivies par le diable.

(Elle se démasque et rit.)

GUAY

Le diable amoureux, donc, car quel autre ?

LA POMPADOUR, gaîment.

Va pour le diable amoureux, mais alors il est pour du Hausset.

DU HAUSSET, lui Otant son domino.

Je ne crois pas.

LA POMPADOUR

Pour qui, alors? On m'exècre à Paris. On m'y brocarde, on m'y caricature, on jette des pierres, quand je passé, à mon carrosse. La Pompadour n'a d'amis que chez les artistes et les philosophes.

Us lui sont dévoués du moins pour les autres.

LA POMPADOUR

Oui, je le sais, merci. Mais vous en doutiez-vous? il parait que j'affame le peuple ! Comment ?Je l'ignore, mais je l'affame.

DU HAUSSET

On ne dira pas, au moins, que Madame l'assoiffé ! De

l'église Saint-Paul ici, nous n'avons marché qu'à travers des gens en goguette.

GUAY

Vous venez de Saint-Paul ?

LA POMPADOUR

Votre paroisse. Nous sortons de la messe.

GUAY

Vous, une philosophe, l'amie de Voltaire !

LA POMPADOUR

Une messe d'enterrement pour le repos de l'âme de la duchesse de Montoisson, l'une des douze dames d'honneur de la reine. Elle avait son hùtel au Marais. Toute la cour était à l'église.

GUAY

En dominos ?

Le fait est que vous ne devez rien y comprendre.

GUAY

Non : le diable, l'enterrement, les affamés en goguette, votre visite en masques, tout cela me fait un peu l'effet d'un pot-pourri du sieur Vadé. Il est vrai que nous sommes à la mi-carême, en carnaval.

LA POMPADOUR

Précisément. Voici : En entrant à son banc, pendant l'office, ma vieille amie, la maréchale de Mirepoix, me souffla dans l'oreille qu'elle avait à me parler, sans retard,

LA POMPADOUR

et dès après la messe, d'une affaire que j'ai à cœur en ce moment. Comme votre atelier était au plus près, puisqu'il n'y a qu'à traverser là place Royale pour y atteindre, je me suis permise de lui en jeter rapidement l'adresse : « Chez M. Cuay, rue Portefoin, au dernier étage ! »

GUAY

A la bonne heure ! N'êtes-vous pas ici deux fois chez vous, et comme protectrice et comme élève?

LA POMPADOUR

Oui ; mais il fallait y parvenir moi-même sans être reconnue et par conséquent lapidée. C'est du Hausset qui a trouvé le moyen. Elle est allée se procurer, rue Saint- Antoine, des dominos et des masques ; nous les avons affublés dans l'ombre d'un confessionnal ; nous sommes sorties par l'un des côte's de l'église, et de partir bravevement à pied comme des grisettes! Tout allait sans encombre quand un diable s'est mis de la partie. Du Hausset a pris peur, il a fallu courir et nous voici. Mais nous ne vous dérangeons pas, au moins? Qu'est-ce que vous faisiez ?

J'attendais un amateur; n'importe, il reviendra un autre jour.

LA POMPADOUR

Point du tout ; nous nous tiendrons, la Maréchale et moi, dans votre chambre, et vous recevrez votre amateur,

GUAY

Non pas.

LA POMPADOUR

Pourquoi donc?

GUAY

Parce que... enfin... parce que mon lit n'est pas fait. Je n'ai pas de servante.

LA POMPADOUR

Un Jacques Guay sans servante ! Je vous ferai donner parle roi un atelier à Versailles, dans mes appartements, à côté de mon ours.

GUAY

A côté d'un ours? Jamais!

LA POMPADOUR, riant.

D'un ours féroce, le docteur Quesnay! Vous y verrez aussi mon pigeon paltu, l'abbé de Bernis; mon eunuque blanc, M. de Gontaut; ma Hausset que voici, 'Richelieu, Soubise, toute ma ménagerie.

GUAY, lui baisant la main.

Et la chère dompteuse, j'espère, car vous ne venez plus rue Portefoin; vous désertez la glyptique, vous si douée, pourtant, et pour tous les arts! Votre belle cornaline blanche : « La fidèle amitié », quand la finirez-vous?... Elle est là, dans son écrin, elle vous attend.

LA POMPADOUR, à Guay.

Je vous jure bien que ce n'est pas ma faute. S'il ne dépendait que de ma volonté, je serais plus souvent assise au touret devant vous, que sur le tabouret, devant la reine... Il n'est bon en ce monde que de faire de l'art,

(Feuilletant des gravures dans un cartonnier.) Il n'y a d'heureux

36 LA POMPADOl'It.

que maîlre Jacques Guay, le lithoglyphe, qui n'a pas de servante pour lui faire son lit, mais qui ignore la question de la Silésie.

GUAY

Oh! ahsolument !

LA POMPADOUR, tirant une image.

Oui, et à qui Monseigneur le Dauphin, fils du roi, ne peut pas, pendant une présentation au tabouret, faire l'injure de lui tirer vilainement la langue devant toute la cour,., car vous avez cette caricature. (Elle lui montre de loin

l'image.)

GUAY

Ah! Marquise, excusez-moi, je collectionne...

LA POMPADOUR, remettant limage.

Moi aussi. Mais celle-ci était bien dessinée, c'est ce qui a sauvé l'auteur. (Elle revient .) Il pourra bientôt nous donner le pendant de cette drôlerie. Je me préparera lui en fournir le thème avec les mêmes personnages, y compris le Dauphin, et le fond pourra resservir... La Maréchale s'est-elle perdue dans les rues du quartier'?

GUAY

Je descends au-devant d'elle. J'en profiterai pour me faire excuser par le portier auprès de mon amateur.

DU HAUSSET

Et du diable, s'il se peut.

GUAY

Et du diable amoureux, s'il est là!

(Il sort.)

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