SCÈNE PREMIÈRE
JAVOTTE, servante de 10 ans, JACQUES GUAY
Au lever du rideau, Javotte, habillée comme les Récureuses de Greuze ou de Chardin, est en train, le torchon au poing, d'ap-
22 LA POMPADOUK.
proprier l'établi en désordre du graveur. — Jacques Guay entre par la gauche. Son costume est celui de son polirait dans l'estampe du livre de Mariette : Traité des pierres gravées, tome I, page 208.
GUAY, il s"arrête comme interdit à la dernière marche du petit escalier de trois degrés qui mène à sa chambre et il jette son bonnet à Javotte. Léger accent méridional.
Bagasse, Mademoiselle! Voulez-vous bien laisser mon établi tranquille?
JAVOTTE
Mais, Monsieur?...
GUAY, il descend vers elle.
Où avez-vous vu que l'on torebonne comme un évier le touret d'un graveur en pierres fines?... (il ramasse son bonnet
et le coiffe.) Laissez ! (Il l'écarté.)
JAVOTTE
Alors, en quoi consiste le service, ici? Il faut le dire, vère !
GUAY
D'abord, à ne toucher à rien; ensuite, à recommencer quand c'est fini, et enfin... à aller danser au bal public, à deux pas, place Royale, puisque c'est aujourd'hui la mi-carême de l'an de grâce 1753. Yoilà ce que vous avez à faire, Mademoiselle... Votre nom?
JAVOTTE
Le grand ou le petit?
GUAY
Le petit, cela suffira.
JAVOTTE Javotte !
GUAY
Le mien est Jacques Guay, graveur du roi. Allez.
JAVOTTE, montrant un meuble.
Et cette poussière?
Comptiez-vous épousseter chez moi? Êtes-vous du Nord, malheureuse ?
JAVOTTE
Je ne sais pas. Je suis de Falaise.
GUAY, il s'assied au touret.
Moi, de Marseille. C'est chien et chat.
JAVOTTE
Quand balaye-t-on, chez vous?
GUAY
Le saint jour de Pâques.
JAVOTTE
C'est tout? Pourquoi donc?
GUAY
Parce qu'on en perd.
JAVOTTE De quoi?
24 LA POMPADOLR.
GUAY
De CCI. (H prend une pincée de poudre et la lui montre.)
JAYOTTE
Qu'est-ce que c'est?
GUAY
De l'égrisée.
JAYOTTE
Hein?
GUAY, doctoralement.
On appelle « égrisée », en glyptique, la poudre que les corindons font sous la drille.
JAVOTTE
A quoi que ça sert?
GUAY
On la délaie dans de bonne huile d'olive, et... (il la
regarde et, d'une grosse voix.) 011 la mange ! Va danser. (Javottc se dirige vers la chambre.) Par OÙ SOTS-tU donc?
JAVOTTE
Par le petit escalier de débarras..
GUAY
Mais tu passes par ma chambre.
JAVOTTE
Le lit de Monsieur ne doit pas être fait?
GUAY, il se lève.
Bagasse ! Mon lit, à présent! Ce n'est même pas de
Falaise que lu me tombes, c'est de la Hollande ! |H la conduit par la main à la porte du fond.) Voici la porte qui mène au bal. File par là, j'ai des commandes.
(Il revient s'asseoir au touret et il en fait aller la roue. Javotte revient derrière lui.)
JAVOTTE, derrière lui.
Monsieur...
GUAY
Comment! tu es encore là?
JAVOTTE
Pour affûter ainsi des poinçons avec sa manivelle, c'estil que l'état de Monsieur est rémouleur?
GUAY, éclatant de rire.
Ah! ah! ah! Ma foi, c'est mon état, vu à l'envers!
JAVOTTE, montrant le touret.
EL ça rapporte, le métier?
GUAY
De quoi boire, oui, mais pas de quoi se marier. C'est surtout un art, d'ailleurs.
JAVOTTE
Oh! Monsieur est un artiste?
GUAY
Rien à craindre pour tes gages! J'ai des amis très riches qui m'aident à payer mes servantes. D'abord le roi, mon meilleur client; puis des seigneurs de la cour,de grandes dames aussi, et, entre autres, une belle marquise à qui je donne des leçons de rémoulage.
26 LA PO.MPADOUR.
JAVOTTE
iïon! Monsieur m'en conte!
GUAY
De remoulage... d'art, Javolte!
JAVOTTE
Elle vient ici, votre marquise?
GUAY
Pas assez souvent à mon gré! Attends-toi pourtant à la voir apparaître un jour ou l'autre.
JAVOTTE, effrayée.
Apparaître? Comment, apparaître? Comme les fées?
GUAY
Mais... c'en est une !
JAVOTTE
Une vraie?
GUAY
Oui, la fée des Arts.
JAVOTTE
Elle vient la nuit?
GUAY Pourquoi la nuit?
JAVOTTE
Chez nous, là-bas, c'est la nuit qu'elles sortent.
GUAY A Paris, c'est en plein jour.
JAVOTTE
Je comprends; les vôtres sont mariées.
GUAY
Ce ne serait pas un obstacle. Elles ne vivent pas avec leurs maris. Celui de la Fée des Arts est séparé d'elle. Il passe son temps, du reste, la (ète en bas et les pieds en l'air, à s'ébattre avec des rats-.
JAVOTTE
Quelle horreur! Avec des rats?
GUAY
Javotte, il y en a de diverses espèces : ceux de la Bastille et ceux de l'Opéra. Le roi, qui est très clément, lui avait laissé le choix.
JAVOTTE
Choisit-on entre des rats?
GUAY
Oui, quand on ne peut pas faire autrement... Une fois que ce coquin de mari voulait sa femme à toutes forces, le roi prit son sceptre et il décrivit un grand rond autour du palais qu'habite la marquise. — « Dans le rond, fit-il alors, si vous y entrez, ce sont les rats de la Bastille. Hors du rond, si vous y restez, ce sont les rats de l'Opéra! »... Aussi, voyant que, ni d'une manière ni de l'autre, il ne pouvait échapper aux rongeurs, le mari a opté pour les plus jolis, les rats qui dansent — et il n'a plus essayé de revoir sa femme.
JAVOTTE
Jamais?
GUAY
Jamais.
JAVOTTE
Ils n'ont donc pas eu d'enfant ensemble?
GUAY
Si bien, une fille.
JAVOTTE
Ali! Pourquoi le roi a-t-il fait cela, Monsieur, s'il es! le roi?
GUAY
Précisément parce qu'il est le roi, et ensuite pour garder la belle marquise à lui tout seul.
JAVOTTE
Elle est son cœur?
GUAY
Son cœur gaucbe, oui. Son cœur droit, c'est la reine.
JAVOTTE
Est-ce que c'est bien honnête, cela, Monsieur?
GUAY
C'est selon le côté du soleil où l'on se place pour en juger. A l'Orient, où il se lève, c'est honnête. A l'Occident, où il se couche, ça ne l'est plus. L'important esl de rémouler. Va déboucler ta malle, et tu exerceras ensuite sur les casseroles tes talents .septentrionaux. Mais
auparavant, verse-moi un verre d'eau de cette carafe; car la langue me pèle à t'instruire.
JAVOTTE, lui verse un verre d'eau.
Voici, Monsieur. Et alors?
GUAY Alors quoi ?
JAVOTTE
La fille ?
GUAY
Quelle fille?
JAVOTTE
Celle de la marquise et de l'homme aux rats?
GUAY
Elle t'intéresse?
JAVOTTE
L'histoire n'est pas finie.
GUAY
Eh bien, voici. Elle s'appelait Alexandrine, elle était très jolie et elle est morte.
JAVOTTE
C'est la moralité. Elle est bonne. L'enfant ne pouvait pas vivre.
Tiens ! Pourquoi?
JAVOTTE
Elle aurait été trop malheureuse.
30 LA POMPADOUR
GUAY
Tu tombes mal. \ls l'adoraient tous les deux, le père et la mère.
JAVOTTE
Justement : ni dans le rond, ni hors du rond, elle ne pouvait les embrasser ensemble!
GUAY
Té ! pas si bète, l'enfant de Falaise!
JAVOTTE
Ah ! Monsieur, on monte dans l'escalier.
GUAY
Eh bien ?
JAVOTTE
Si c'était la fée des lézarda ?
GUAY
En as-tu si peur? Mais ce n'est pas elle. Je n'attends pour aujourd'hui qu'un simple magicien.
JAVOTTE
Monsieur reçoit aussi des magiciens?
Je t'avoue que c'est le premier et je ne le connais même pas. Je sais seulement qu'il a six cents ans... peut-être davantage. Il m'a fait annoncer sa visite, comme amateur
de pierres.
JAVOTTE
11 aime les pierres? (Coup de sonnette.) C'est lui.
GUAY Va ouvrir.
JAVOTTE, terrifiée.
Je ne peux pas. (Autre coup de sonnette.)
GUAY
Tu ne peux pas ouvrir une porte '.'Essaie. Du courage.
(Troisième coup de sonnette.)
JAVOTTE
Eh bien, non! vous recevez du trop drôle de monde... J'aime mieux retourner chez nous !
GUAY, allam ouvrir.
Je crois que tu ferais bien. Incompatibles ! Va danser!
(Il ouvre. M0" du Hausset paraît en domino rouge et masquée.)
JAVOTTE, poussant un cri.
Ah !... (Elle se sauve.)