‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 49 sur 123 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

GUAY, SAINT-GERMAIN Ils entrent ensemble.

GUAY

C'est aux Tuileries, l'hiver, qu'il faut venir, monsieur le comte, pour savoir que vous vivez encore... Mais qu'êtesvous devenu depuis quatre années, et à quoi Paris doit-il le phénomène de votre réapparition?

SAINT-GERMAIN, d'un ton d'oracle.

A l'événement qui en justifie dans l'ordre des coïncidences fatales !

GUAY

Ce qui veut dire pour les profanes?...

HO LA POMPADOUR

SAINT-GERMAIN, riant.

Que vous me voyez ravi de vous serrer la main. Hélas! maître Guay, je suis toujours là où je dois être sans erreur de date ou de lieu. J'arrive de Venise par Copenhague, et j'étais à Madrid...

N'en parlons plus. Moi, je viens de Versailles seulement. J'y ai à présent mon atelier dans l'appartement de la marquise. Elle vient encore s'asseoir au touret de temps à autre, mais le beau zèle d'antan n'y est plus. La politique nous l'a prise. Vous ne me demandez pas de ses nouvelle ?

SAINT-GERMAIN

Moi ? Non.

GUAY

Tiens, pourquoi?

SAINT-GERMAIN

Parce que j'en ai tous les jours.

GUAY

A Venise, Madrid et Copenhague?

SAINT-GERMAIN

Et partout ailleurs.

GUAY

Comment?

SAINT-GERMAIN, montrant sa bague.

Par ma tourmaline.

GUAY

Ah! bon! le diable emporte votre science hermétique!

Mais non, je vous assure, c'est une loi d'attraction très simple. La sympathie annule l'absence.

Nos petits-neveux en verront bien d'autres!.. En attendant, je sais déjà que notre illustre amie s'est réveillée ce matin sous une influence pénible, après une nuit d'insomnie, hantée par des fantômes que la moindre chrysolite, une topaze, eût conjurés. Mais ne vous a-t-elle pas fait demander quelque chose, certaine intaille je crois?

GUAY

En effet. Mais comment savez-vous?

SAINT-GERMAIN

Une pièce inachevée, n'est-ce pas?

GUAY

Eh bien ! oui, c'est cela, une pièce inachevée qu'elle délaisse : la Fidèle Amitié.

SAINT-GERMAIN

Non, maître Guay, ce n'est pas la Fidèle Amitié. C'est un portrait.

GUAY

Bagasse ! On ne vous trompe point. Avez-vous aussi l'anneau de Gygès? Étiez-vous caché dans l'atelier?

SAINT-GERMAIN

A ce moment je roulais sur Paris dans ma berline. Il n'y a pas une heure que j'ai franchi la porte de Saint- Antoine.

172 LA POMPADOUR

GUAY, levant les épaules.

Enfin ! si cela vous amuse de mystifier les gens du Nord ! Mais, n'allez pas à Marseille, vous n'y feriez point de prosélytes. Pas rêveurs, mes compatriotes !

SAINT-GERMAIN, allant au vase.

Voici un beau vase ornemental. Le marbre est d'un grain transparent admirable. C'est du paros, n'est-ce pas ?

GUAY

Et du plus lumineux. Le soleil y passe.

SAINT-GERMAIN

Sur mon honneur de gentilhomme, il renferme une âme.

GUAY

Celle de l'artiste qui l'a ciselé, oui. Si c'est cela que vous voulez dire, d'accord.

SAINT-GERMAIN

Non, une autre petite àme de fillette demeurée triste dans les limbes et qui voudrait revenir achever sa vie interrompue sur la terre.

GUAY

Comment ?

SAINT-GERMAIN

Elle en est partie avant l'heure.

GUAY

Et elle a choisi ce vase antique comme résidence ?

Les Tuileries sont le lieu de la ville où il vient jouer le plus d'enfants comme elle. Aussi, assiste-t-elle à leurs jeux et souvent elle s'y mêle, la petite âme, comme un papillon invisible.

GUAY

L'allégorie, au moins, est charmante, monsieur le comte.

SAINT-GERMAIN

L'allégorie, non, c'est la réalité. Vous avez connu la fillette.

GUAY Qui, moi ?

SAINT-GERMAIN

Vous avez même commencé son portrait, dans une intaille, tenez, celle-là justement, que sa mère vous faisait demander ce matin par Mme du Hausset.

GUAY

Est-ce Alexandrine d'Étiolés?

SAINT-GERMAIN

Ne la nommez pas par son nom.

GUAY

Pourquoi?

SAINT-GERMAIN

Elle croirait que vous l'appelez. Elle viendrait !

GUAY

Miséricorde ! C'est trop de magie pour ma tête. Au revoir, monsieur le comte. Pour quand dois-je annoncer votre visite à la marquise ?

174 LA POMPADOUR

SAINT-GERMAIN

Mais, pour tout à l'heure, si vous la rencontrez avant moi dans ce jardin.

GUAY

L'y cherchez-vous ?

SAINT-GERMAIN

Non, je ne l'y cherche pas.

GUAY

C'est que, pour une fois, votre science serait en défaut. Mme de Pompadour est au lit, très souffrante. Elle a encore craché le sang cette nuit, et à mon départ de Versailles le Dr Quesnay venait d'être mandé d'urgence auprès d'elle.

SAINT-GERMAIN

Ce n'est pas notre science qui est en défaut, c'est celle de Quesnay. Il ne la guérira plus du mal qu'elle a.

GUAY

Hélas ! que faudrait-il pour la guérir?

SAINT-GERMAIN

Un autre médecin.

GUAY Lequel? (Silence de Saint-Germain.) Ah ! quel qu'il SOJt. un

hahite-t-il ? dites-le-moi, mon cher comte, car c'est pitié' de la voir dépérir ainsi de jour en jour, la pauvre fée des arts et des artistes.

Vous me touchez vraiment. Je l'aime aussi.

GUAY

Alors, par sorcellerie ou non, indiquez-moi l'homme qui peut nous la guérir, et, sur Notre-Dame de la Garde, Jacques Guay s'engage à l'immortaliser dans sa plus belle pierre, aventurine ou calcédoine. (D'Étiolés passe au fond.

Silence de Saint-Germain-) Vous ne répondez rien ? C'était

pourtant un vœu. Le médecin de son mal n'existe pas, bagasse !

SAINT-GERMAIN, immobile.

Il vient de passer.

GUAY

Où cela? Vite !

SAINT-GERMAIN

Restez, il va revenir. Mais parlons de vous, signor Vicentini. Sur quelle pièce nouvelle êtes-vous en ce moment?

GUAY

Sur une sardonyx rose chair, veinée d'azur, avec des reflets dorés, et veloutée comme de la chair de petit enfant. Une merveille.

SAINT-GERMAIN

Quel sujet vous a-t-elle inspiré?

Il n'y en avait que deux pour le ton de la pierre : ou bien le divin bambin dans sa crèche, ou le roi au berceau. Comme ce dernier s'esquissait déjà dans les veinules de l'agate, je m'y suis arrêté et je cherche un modèle. Vous le voyez, j'ai ma cire dans ma poche.

(Il montre une boulette de cire.)

176 LA POMPADOUR

SAINT-GERMAIN

Qu'est-ce qu'il vous faudrait?

GUAY

Un poupon au type bourbonien, un Louis XV à six mois. Avez-vous cela dans la magie?

SAINT-GERMAIN

Mais le roi multiplie lui-même ses effigies vivantes, et il ne s'en remet à personne du soin de les frapper à sa ressemblance. Ses bâtards courent les rues et les promenades. Êtes-vous pressé?

GUAY Non, Pourquoi?

SAINT-GERMAIN

Faisons un tour ensemble, el prenez votre cire ! Je crois avoir votre affaire. J'en suis même sûr.

GUAY

Y a-t-il ici un garçon du roi ressemblant à son père?

SAINT-GERMAIN

Vous en jugerez. Venez.

Un mot encore. La marquise?

SAINT-GERMAIN

Eh bien?

GUAY

Elle ne le sait pas?

SAINT-GERMAIN

Quoi?

GUAY

Un fils du roi et d'une autre qu'elle!... La pauvre femme en mourrait.

SAINT-GERMAIN

De quoi pensez-vous donc qu'elle meure, monsieur Guay ?

(lis sortent. Entrent Bernis et Richelieu.)

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