‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 16 sur 67 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

GÉRALDINE, PEPETTA

GÉRALDINE, elle entre par la droite de la chambre. Tout est en toc ! Trente-huit francs pour la broche ! Quant

aux boucles d'oreilles, pour ce qu'ils en offrent, j'y gagne encore à les porter. Tous les usiniers sont des fripouilles.

(Elle jette son réticule sur la table).

PEPETTA

Madame n'aura plus de remords de s'être vengée du sien d'avance.

GÉRALDINE

Il n'est venu personne?

PEPETTA

Oh ! pas âme qui vive !

GÉRALDINE

Tu en es sûre ?

PEPETTA, elle se met à ranger.

Je n'ai^pas bougé d'ici. Est-ce que madame attendait quelqu'un ?

GÉRALDINE

Pepetta, j'ai été suivie.

PEPETTA, rangeant.

Rien d'épatant.

GÉRALDINE

Depuis le clou jusqu'à la porte.

Qu'est-ce que cela pour un marcheur? Il y en a qui le font par hygiène.

GÉRALDINE

Marcheur, non, un jeune homme... des moustaches comme ça... (Elle mesure un doigt.) Ah! s'il savait les friser!

PEPETTA

Ce n'est pas le moment de lui apprendre. J'espère bien que madame a été froide.

GÉRALDINE

Autant qu'il est permis de l'être.

PEPETTA

Seulement?

GÉRALDINE

Pepetta?

PEPETTA

Madame?

GÉRALDINE

Les trente-huit francs...

PEPETTA

Eh bien?

J'ai envie de les donner à trente-huit pauvres et de me

flanquer dans la Seine.

(Elle se laisse tomber sur le divan.)

PEPETTA De quel pont?

GÉRALDINE

Du Pont-Neuf, c'est le plus joli, il y a des arbres!

PEPETTA

Il vaudrait mieux acheter au bureau de tabac trente-huit billets de loterie des petits scrofuleux, et attendre le tirage.

GÉRALDINE

Tu crois?

PEPETTA

Madame ne connaît pas sa veine! Scandaleuse.

GÉRALDINE, elle setend sur le divan.

Moi? J'ai raté ma vie. J'étais faite pour être nonne. Mon meilleur temps aura été celui de mes années de couvent, si gaies, si radieuses, où tout était bleu autour de moi. Ah! si Ton pouvait, si Ton pouvait revenir sur ses pas!...

PEPETTA, elle allume une cigarette.

A qui le dites-vous? C'est à la bifurcation qu'on s'enfonce.

Qu'est devenue la douce et chère compagne, aimante, croyante, candide, à qui le nom d'Angélique allait si bien et qui m'appelait sa petite mère? J'ai rêvé d'elle toute la nuit.

PEPETTA

Bon signe.

GÉRALDINE

C'était à Poitiers, au couvent de Sainte-Radegonde! Je lui apprenais encore le catéchisme sous les grands tilleuls de la cour! Mon Angélique! Je n'ai rien tant aimé sur la terre... Elle doit être mariée, aujourd'hui, et heureuse! Elle avait tout pour l'être, noble à croisades, riche à millions, jolie à miracle, une âme transparente... On voyait le ciel à travers! L'idéal de la vierge pour un poète. Où est-elle?

PEPETTA, jetant sa cigarette.

Si madame a rêvé d'elle, elle la reverra certainement avant la saisie.

GÉRALDINE, elle se redresse On va nous saisir?

PEPETTA, lui montrant l'exploit.

Voilà ! Exécutoirement. Le père portieroff en était si honteux qu'il n'a pas osé nous monter ça lui-même. Il en a chargé le roi de cœur au cœur de roi !

GÉRALDINE

Quel roi? Quel cœur? Qu'est-ce que tu dis?

Je ne voudrais pas donner le vertige à madame, mais il y a du bon, du nanan même!

GÉRALDINE

Ah!

PEPETTA

Omar est dans nos murs!

GÉRALDINE

Non?... Tu Tas vu?

PEPETTA

Il sort d'ici.

GÉRALDINE

Lui? Vrai? Oh! c'est gentil, cette visite! Qu'est-ce qu'il me voulait?

PEPETTA

Madame le demande! Madame est trop modeste!

GÉRALDINE

Allons donc? Ce n'est pas possible? Et puis, on ne recommence pas, et quand c'est fini, c'est fini, heureusement.

PEPETTA

Oui, mais cela ne finit jamais avec madame! C'est" comme

lt> tatouage. (Elle montre son bras.) « A Géraldine pour la vie. — dinar. »

Mais il y a trois ans, il marquait déjà... Comment est-il? Chauve ?

PEPETTA

Absalon !

GÉRALDINE

Est-ce que, vraiment, il m'aimerait toujours ?

PEPETTA

Vous n'avez été séparés que par l'implacable politique. Eh bien, qu'en dit madame ?

GÉRALDINE

J'en dis que je crève de faim. Va me chercher un petit

suisse.

(Elle lui jette son réticule.)

PEPETTA, elle va à gauche.

Madame peut s'en payer irente-huit ! Vive le roi !

(Elle sort par la gauche.)

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