SCENE V GÉRALDINE seule, puis VALENTIN
GÉRALDINE, seule.
Soixante-trois ans et du réchauffé ! Quel sale négoce tout de même ! Mais au moins, lui, il est drôle... Ouf!... (Elle s'étend sur le divan. Valentin entre au fond.) Que je suis lasse 1
. VALENTIN, du seuil.
Madame !
GÉRALDINE
Hein ?
VALENTIN
Sans avoir le plaisir de vous connaître, j'ai celui de vous saluer.
GÉRALDINE se retourne.
Mais, monsieur...
VALENTIN
Non, de grâce, gardez cette attitude... C'est celle de la Danaë du Corrège... Elle convient à la circonstance.
GÉRALDINE
Quelle circonstance ?
VALENTIN
N'auriez-vous pas perdu vingt-cinq mille francs ?
GÉRALDINE
Moi ?
VALENTIN
Oui.
GÉRALDINE
On a toujours perdu vingt-cinq mille francs. Mais, pourquoi ?
Parce que les voici...
(Il tire un portefeuille.)
GÉRALDINE
Daus ce portefeuille?
VALENTIN
En billrts de banque. Je m'étais déjà présenté tout à l'heure, mais votre petite bonne m'a claqué la porte au nez.
GÉRALDINE, s'excusant.
Elle ne savait pas.
VALENTIN
De rien... J'ai attendu dans l'escalier qu'elle fût sortie, et
voici l'objet éternellement égaré.
(Il lui tend le portefeuille.)
GÉRALDINE
Il n'est pas à moi, je le regrette.
(Elle se lève et passe.)
VALENTIN
En êtes-vous bien sûre ?
GÉRALDINE
Que je le regrette ? Au delà de toute expression.
Alors que faut-il en faire ?
GÉRALDINE
Moi, je le porterais chez le commissaire de police?
VALENTIN
Je ne peux pas.
GÉRALDINE
Comment, vous ne pouvez pas? (Elle recule.) Vous m'effrayez!
VALENTIN
Oh ! madame! Votre femme de chambre ne m'avait pris,
elle, que pour un pianiste ! N'allez pas plus loin. Mon nom est Valentin Gourdan. Je suis ingénieur, et de première classe.
GÉRALDINE
J'aime mieux ça.
VALENTIN, saluant.
Vous êtes trop bonne. Restent les vingt-cinq mille. Voulezvous... voudriez-vous ?...
GÉRALDINE
Quoi ?
VALENTIN
Les grignoter avec moi ?
Ah ! c'est pour cela que vous me suivez comme un toutou...
VALENTIN
Depuis le clou!
GÉRALDINE, imitant les paysannes.
Vous êtes bien poli tout de même !.. Une cigarette ?
VALENTIN
Je ne fume pas. (Il dépose le portefeuille sur la table.) Ceux de ma génération s'abstiennent des stupéfiants comme des stimulants, du reste.
GÉRALDINE
Combien d'hivers ?
VALENTIN
Vingt-quatre. Mais nous savons nous asseoir.
Sera-ce long ?
GÉRALDINE
VALENTIN
Le plus fort est fait.
GÉRALDINE
Alors ?
(Elle lui indique un siège et s'assied elle-même.)
Madame, vous avez à vos jolis pieds le plus] humble spécimen d'un type que la France doit,jparaît-il, à ses malheurs.
GÉRALDINE
Quel est ce type ?
VALENNIN
Le type du jeune athlète social, trempé dans tous les Styx du struggle...
GÉRALDINE
Vous allez vous avaler la langue.
VALENTIN
Je me suis retenu à temps. Cette fleur de la revanche, c'est l'ingénieur ! Il n'y a au delà que le maître de forges.
GÉRALDINE
Vous léserez.
VALENTIN
A quels signes ?
GÉRALDINE
Je ne sais pas, moi, vous en avez la tête. Par le mariage peut-être ?
VALENTIN
Ce serait donc dans six semaines ?
GÉRALDINE
Vous vous mariez dans six semaines ?
VALENTIN, se rassied.
Oui, madame.
GÉRALDINE, se levant.
Alors, sans vous commander, qu'est-ce que vous venez faire ici avec ou sans portefeuille?
VALENTIN
Le vider ta vos pieds. Mais vous perdez vos épingles. Il ramasse une épingle à terre et la lui remet.)
GÉRALDINE
Merci! Vous disiez donc?
VALENTINE
Voici, madame. Je n'ai ni père, ni mère, ni sœur, ni chien, ni chat... Nul visage plus doux que celui d'un tuteur ad hoc ne s'est penché sur mon berceau d'orphelin pour me masquer l'espèce humaine. Enfant de la République d'affaires, et nourrisson de la chèvre démocratique, vous voyez en moi le produit du surmenage universitaire. Boursier de l'État, lauréat de ses concours, célébrité de ses Ecoles, gradé comme un mandarin, en règle même avec cet impôt du sang que l'on paie surtout à la cantine, non seulement, je «■ contribue » sans retard, mais j'ai ma carte d'électeur éligible dans ma poche... désirez-vous lavoir?
GÉRALDINE
Merci, on ne vote pas chez moi!
VALENTIN
Enfin, madame, je réalise, à dire d'expert, non seulement le citoyen complet, mais le mari rêvé des familles. Du moins je le réaliserai lorsque...
GÉRALDINE
Vous serez décoré de la Légion d'honneur.
VALENTIN
D'abord, et ensuite... vacciné.
GÉRALDINE
Vacciné?
VALENTIN
Vacciné... contre le mariage.
GÉRALDINE, effrayée.
Ah! mon Dieu! Il ne s'agit pas d'une cure hygiénique au moins?
VALENTIN, se levant.
Oh ! Madame ! Regardez-moi.
GÉRALDINE
A la bonne heure. Eh bien, le conjungo me paraît être le vrai dénouement d'un roman tel que le vôtre.
VALENTIN
Vous croyez?
GÉRALDINE
Absolument. Allez vous marier et gardez votre argent.
VALENTIN
Les mœurs s'y opposent.
Quelles mœurs?
VALENTIN
Les bonnes.
GÉRALDINE
Elle est forte! Qu'est-ce que vous me chantez?
VALENTIN
Le chant du notaire même ! Mon tuteur est tabellion !
GÉRALDINE
Est-ce que c'est lui qui vous envoie m'offrir les vingt-cinq mille francs?
VALENTIN
Mieux : il les aligne.
GÉRALDINE
Au nom de qui, puisque vous n'avez pas de famille?
VALENTIN
Au nom de la société, notre belle-mère à tous! Il paraît qu'elle impose à ses gendres l'obligation morale, l'usage gaulois et la tradition latine d'expérimenter leurs facultés matrimoniales in anima viti, en les exerçant d'abord avec une initiatrice.
GÉRALDINE
Quelle initiatrice?
Les magistrats, quand ils ont leur toge, l'appellent : concubine, et, quand ils l'ôtent : maîtresse. Ce dernier nom dit sa fonction, si l'amour a, comme l'orthographe, des écoles où on l'enseigne.
GÉRALDINE
Soit, mais pourquoi moi et non une autre?
VALENTIN
Mon tuteur m'avait laissé le plaisir du choix.
GÉRALDINE
Trop aimable.
VALENTIN
Il n'y a que trois sortes d'éducatrices : la femme mariée, dite : celle d'autrui ou adultère, la veuve, ou esclave libérée, qui sort d'en prendre, et enfin celle que Solon, un législateur, salue du beau titre de Pallaque.
GÉRALDINE
Vous dites?
VALENTIN
Pallaque... C'est du grec. Où est la place de cette chaise?
GÉRALDINE
Elle n'en a pas... où vous voudrez!
VALENTIN
Je la remets donc où je l'ai prise. [Quel est votre petit nom, madame ?
GÉRALDINE
Géraldine, mon ingénieur.
VALENTIN
Eh bien, belle Géraldine, nous avons six semaines. Enseignez-moi le mariage.
GÉRALDINE
En quarante leçons?
VALENTIN
J'en peux supporter deux par jour.
GÉRARDINE, elle s'éloigne de lui.
Tenez, vous... allez-vous-en!
VALENTIN
Pourquoi?
GÉRALDINE
Parce que vous êtes mal tombé.
VALENTIN
J© vous déplais?
GÉRALDINE
Horriblement.
VALENTIN
A ce point-là?
D'abord, vous avez trop d'esprit.
VALENTIN
Il y a les silences.
GÉRALDINE
Ensuite, votre tuteur est trop bête.
VALENTIN
oÇa s'équilibre.
GÉRALDINE
Il ne sait pas ce que cela peut vous coûter, une Géraldine !
VALENTIN, montrant le portefeuille.
Il prouve cependant le contraire.
GÉRALDINE
Ah! çà, mais il ne vous a donc jamais regardé entre ses panonceaux, ce notaire? Ce n'est pas mon rôle de vous le dire, mais vous êtes fait pour faire la noce comme moi pour le prix de vertu! Vous ramassez les épingles, vous rangez les chaises^ vous me citez du grec, et tout ce que vous trouvez à me dire, c'est de me traiter de Pallaque entre vos moustaches, dont vous ne savez pas, du reste, tirer le moindre parti.
VALENTIN
Vous ai-je offensé? J'en serais désolé.
Ah! bah! Laissez donc, j'en ai vu d'autres! Les plus polis vous traitent d'hétaïre!... Pallaque au moins est nouveau, il me change! Des pallaques, mon petit, il en faut et plus que des ingénieurs. J'en suis une? Non, non, ça y est, ça y est, n'est-ce pas? Moi, je ne 'demande pas qu'on me régénère, je ne tousse pas dans des camélias! Je suis honnête. Et la preuve? Fichez le camp! je ne vous en dis pas davantage!
VALENTIN
Vous me chassez?
GÉRALDINE
Dans votre intérêt. Allez-vous marier.
VALENTIN
Sans apprentissage?
GÉRALDINE
Vous le ferez avec votre femme.
VALENTIN
Prend-on sa femme pour maîtresse?
GÉRALDINE
Pour vous, elle est la bonne. Elle vous aime, vous l'aimez, je ne vous apprendrais rien d'ailleurs qu'elle ne sache sur Fart du conjungo; il est toujours le même depuis Adam et Eve.
VALENTIN
Vous m'obligez de vous avouer que je contracte un mariage d'affaires, très beau, du reste, puisqu'il a été négocié par mon tuteur. J'ajoute que vous n'auriez , fait de tort à personne. Je n'aime pas Mme Valentine Gourdan.
Vous l'aimerez.
VALENTIN
Au moins, faudrait-il pour cela que je la connusse.
GÉRALDINE
Vous ne connaissez pas votre femme! C'est vrai, cela?
VALENTIN
NElle est à l'étranger. La présentation doit avoir lieu...
GÉRALDINE
Sur le trottoir de l'Opéra-Comique?...
VALENTIN
La veille du contrat, chez le notaire. Elle est comme moi sans famille, et elle se marie pour habiter Paris.
GÉRALDINE
Ah?... Blonde ou brune?
VALENTIN
Je n'ai pas songé à Le demander à mon tuteur.
GÉRALDINE
Quoi âge?
VALENTIN
Vingt ans, je crois, mais la dot est de trois millions.
Non, c'est vrai, ça, que vous vous mariez sans vous connaître ?
VALENTIN
Se marie-t-on autrement?
GÉRALDINE
Et c'est nous qu'on appelle les prostituées!
VALENTIN
Eh bien, puis-je espérer que...
GÉRALDINE
Je sens que je vais faire une bêtise... Vous ne voudriez pas attendre jusqu'à demain?
VALENTIN
Les quarante jours sont limités.
GÉRALDINE
Après les six semaines, vous vous en irez, dites?
VALENTIN
Je m'en irai.
GÉRALDINE
Vous marier?
Toute ma carrière repose sur cette dot.
GÉRALDINE
Quand il faudra nous séparer, vous ne vous tuerez pas sur mon paillasson ?
VALENTIN
Quelle idée !
GÉRALDINE
Dam! mon petit, il y en a eu! Je suis très dangereuse pour les petits bourgeois!...