‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 17 sur 67 · SCENE V GÉRALDINE seule, puis VALENTIN · texte numérisé non relu

SCENE V GÉRALDINE seule, puis VALENTIN

GÉRALDINE, seule.

Soixante-trois ans et du réchauffé ! Quel sale négoce tout de même ! Mais au moins, lui, il est drôle... Ouf!... (Elle s'étend sur le divan. Valentin entre au fond.) Que je suis lasse 1

. VALENTIN, du seuil.

Madame !

GÉRALDINE

Hein ?

VALENTIN

Sans avoir le plaisir de vous connaître, j'ai celui de vous saluer.

GÉRALDINE se retourne.

Mais, monsieur...

VALENTIN

Non, de grâce, gardez cette attitude... C'est celle de la Danaë du Corrège... Elle convient à la circonstance.

GÉRALDINE

Quelle circonstance ?

VALENTIN

N'auriez-vous pas perdu vingt-cinq mille francs ?

GÉRALDINE

Moi ?

VALENTIN

Oui.

GÉRALDINE

On a toujours perdu vingt-cinq mille francs. Mais, pourquoi ?

Parce que les voici...

(Il tire un portefeuille.)

GÉRALDINE

Daus ce portefeuille?

VALENTIN

En billrts de banque. Je m'étais déjà présenté tout à l'heure, mais votre petite bonne m'a claqué la porte au nez.

GÉRALDINE, s'excusant.

Elle ne savait pas.

VALENTIN

De rien... J'ai attendu dans l'escalier qu'elle fût sortie, et

voici l'objet éternellement égaré.

(Il lui tend le portefeuille.)

GÉRALDINE

Il n'est pas à moi, je le regrette.

(Elle se lève et passe.)

VALENTIN

En êtes-vous bien sûre ?

GÉRALDINE

Que je le regrette ? Au delà de toute expression.

Alors que faut-il en faire ?

GÉRALDINE

Moi, je le porterais chez le commissaire de police?

VALENTIN

Je ne peux pas.

GÉRALDINE

Comment, vous ne pouvez pas? (Elle recule.) Vous m'effrayez!

VALENTIN

Oh ! madame! Votre femme de chambre ne m'avait pris,

elle, que pour un pianiste ! N'allez pas plus loin. Mon nom est Valentin Gourdan. Je suis ingénieur, et de première classe.

GÉRALDINE

J'aime mieux ça.

VALENTIN, saluant.

Vous êtes trop bonne. Restent les vingt-cinq mille. Voulezvous... voudriez-vous ?...

GÉRALDINE

Quoi ?

VALENTIN

Les grignoter avec moi ?

Ah ! c'est pour cela que vous me suivez comme un toutou...

VALENTIN

Depuis le clou!

GÉRALDINE, imitant les paysannes.

Vous êtes bien poli tout de même !.. Une cigarette ?

VALENTIN

Je ne fume pas. (Il dépose le portefeuille sur la table.) Ceux de ma génération s'abstiennent des stupéfiants comme des stimulants, du reste.

GÉRALDINE

Combien d'hivers ?

VALENTIN

Vingt-quatre. Mais nous savons nous asseoir.

Sera-ce long ?

GÉRALDINE

VALENTIN

Le plus fort est fait.

GÉRALDINE

Alors ?

(Elle lui indique un siège et s'assied elle-même.)

Madame, vous avez à vos jolis pieds le plus] humble spécimen d'un type que la France doit,jparaît-il, à ses malheurs.

GÉRALDINE

Quel est ce type ?

VALENNIN

Le type du jeune athlète social, trempé dans tous les Styx du struggle...

GÉRALDINE

Vous allez vous avaler la langue.

VALENTIN

Je me suis retenu à temps. Cette fleur de la revanche, c'est l'ingénieur ! Il n'y a au delà que le maître de forges.

GÉRALDINE

Vous léserez.

VALENTIN

A quels signes ?

GÉRALDINE

Je ne sais pas, moi, vous en avez la tête. Par le mariage peut-être ?

VALENTIN

Ce serait donc dans six semaines ?

GÉRALDINE

Vous vous mariez dans six semaines ?

VALENTIN, se rassied.

Oui, madame.

GÉRALDINE, se levant.

Alors, sans vous commander, qu'est-ce que vous venez faire ici avec ou sans portefeuille?

VALENTIN

Le vider ta vos pieds. Mais vous perdez vos épingles. Il ramasse une épingle à terre et la lui remet.)

GÉRALDINE

Merci! Vous disiez donc?

VALENTINE

Voici, madame. Je n'ai ni père, ni mère, ni sœur, ni chien, ni chat... Nul visage plus doux que celui d'un tuteur ad hoc ne s'est penché sur mon berceau d'orphelin pour me masquer l'espèce humaine. Enfant de la République d'affaires, et nourrisson de la chèvre démocratique, vous voyez en moi le produit du surmenage universitaire. Boursier de l'État, lauréat de ses concours, célébrité de ses Ecoles, gradé comme un mandarin, en règle même avec cet impôt du sang que l'on paie surtout à la cantine, non seulement, je «■ contribue » sans retard, mais j'ai ma carte d'électeur éligible dans ma poche... désirez-vous lavoir?

GÉRALDINE

Merci, on ne vote pas chez moi!

VALENTIN

Enfin, madame, je réalise, à dire d'expert, non seulement le citoyen complet, mais le mari rêvé des familles. Du moins je le réaliserai lorsque...

GÉRALDINE

Vous serez décoré de la Légion d'honneur.

VALENTIN

D'abord, et ensuite... vacciné.

GÉRALDINE

Vacciné?

VALENTIN

Vacciné... contre le mariage.

GÉRALDINE, effrayée.

Ah! mon Dieu! Il ne s'agit pas d'une cure hygiénique au moins?

VALENTIN, se levant.

Oh ! Madame ! Regardez-moi.

GÉRALDINE

A la bonne heure. Eh bien, le conjungo me paraît être le vrai dénouement d'un roman tel que le vôtre.

VALENTIN

Vous croyez?

GÉRALDINE

Absolument. Allez vous marier et gardez votre argent.

VALENTIN

Les mœurs s'y opposent.

Quelles mœurs?

VALENTIN

Les bonnes.

GÉRALDINE

Elle est forte! Qu'est-ce que vous me chantez?

VALENTIN

Le chant du notaire même ! Mon tuteur est tabellion !

GÉRALDINE

Est-ce que c'est lui qui vous envoie m'offrir les vingt-cinq mille francs?

VALENTIN

Mieux : il les aligne.

GÉRALDINE

Au nom de qui, puisque vous n'avez pas de famille?

VALENTIN

Au nom de la société, notre belle-mère à tous! Il paraît qu'elle impose à ses gendres l'obligation morale, l'usage gaulois et la tradition latine d'expérimenter leurs facultés matrimoniales in anima viti, en les exerçant d'abord avec une initiatrice.

GÉRALDINE

Quelle initiatrice?

Les magistrats, quand ils ont leur toge, l'appellent : concubine, et, quand ils l'ôtent : maîtresse. Ce dernier nom dit sa fonction, si l'amour a, comme l'orthographe, des écoles où on l'enseigne.

GÉRALDINE

Soit, mais pourquoi moi et non une autre?

VALENTIN

Mon tuteur m'avait laissé le plaisir du choix.

GÉRALDINE

Trop aimable.

VALENTIN

Il n'y a que trois sortes d'éducatrices : la femme mariée, dite : celle d'autrui ou adultère, la veuve, ou esclave libérée, qui sort d'en prendre, et enfin celle que Solon, un législateur, salue du beau titre de Pallaque.

GÉRALDINE

Vous dites?

VALENTIN

Pallaque... C'est du grec. Où est la place de cette chaise?

GÉRALDINE

Elle n'en a pas... où vous voudrez!

VALENTIN

Je la remets donc où je l'ai prise. [Quel est votre petit nom, madame ?

GÉRALDINE

Géraldine, mon ingénieur.

VALENTIN

Eh bien, belle Géraldine, nous avons six semaines. Enseignez-moi le mariage.

GÉRALDINE

En quarante leçons?

VALENTIN

J'en peux supporter deux par jour.

GÉRARDINE, elle s'éloigne de lui.

Tenez, vous... allez-vous-en!

VALENTIN

Pourquoi?

GÉRALDINE

Parce que vous êtes mal tombé.

VALENTIN

J© vous déplais?

GÉRALDINE

Horriblement.

VALENTIN

A ce point-là?

D'abord, vous avez trop d'esprit.

VALENTIN

Il y a les silences.

GÉRALDINE

Ensuite, votre tuteur est trop bête.

VALENTIN

oÇa s'équilibre.

GÉRALDINE

Il ne sait pas ce que cela peut vous coûter, une Géraldine !

VALENTIN, montrant le portefeuille.

Il prouve cependant le contraire.

GÉRALDINE

Ah! çà, mais il ne vous a donc jamais regardé entre ses panonceaux, ce notaire? Ce n'est pas mon rôle de vous le dire, mais vous êtes fait pour faire la noce comme moi pour le prix de vertu! Vous ramassez les épingles, vous rangez les chaises^ vous me citez du grec, et tout ce que vous trouvez à me dire, c'est de me traiter de Pallaque entre vos moustaches, dont vous ne savez pas, du reste, tirer le moindre parti.

VALENTIN

Vous ai-je offensé? J'en serais désolé.

Ah! bah! Laissez donc, j'en ai vu d'autres! Les plus polis vous traitent d'hétaïre!... Pallaque au moins est nouveau, il me change! Des pallaques, mon petit, il en faut et plus que des ingénieurs. J'en suis une? Non, non, ça y est, ça y est, n'est-ce pas? Moi, je ne 'demande pas qu'on me régénère, je ne tousse pas dans des camélias! Je suis honnête. Et la preuve? Fichez le camp! je ne vous en dis pas davantage!

VALENTIN

Vous me chassez?

GÉRALDINE

Dans votre intérêt. Allez-vous marier.

VALENTIN

Sans apprentissage?

GÉRALDINE

Vous le ferez avec votre femme.

VALENTIN

Prend-on sa femme pour maîtresse?

GÉRALDINE

Pour vous, elle est la bonne. Elle vous aime, vous l'aimez, je ne vous apprendrais rien d'ailleurs qu'elle ne sache sur Fart du conjungo; il est toujours le même depuis Adam et Eve.

VALENTIN

Vous m'obligez de vous avouer que je contracte un mariage d'affaires, très beau, du reste, puisqu'il a été négocié par mon tuteur. J'ajoute que vous n'auriez , fait de tort à personne. Je n'aime pas Mme Valentine Gourdan.

Vous l'aimerez.

VALENTIN

Au moins, faudrait-il pour cela que je la connusse.

GÉRALDINE

Vous ne connaissez pas votre femme! C'est vrai, cela?

VALENTIN

NElle est à l'étranger. La présentation doit avoir lieu...

GÉRALDINE

Sur le trottoir de l'Opéra-Comique?...

VALENTIN

La veille du contrat, chez le notaire. Elle est comme moi sans famille, et elle se marie pour habiter Paris.

GÉRALDINE

Ah?... Blonde ou brune?

VALENTIN

Je n'ai pas songé à Le demander à mon tuteur.

GÉRALDINE

Quoi âge?

VALENTIN

Vingt ans, je crois, mais la dot est de trois millions.

Non, c'est vrai, ça, que vous vous mariez sans vous connaître ?

VALENTIN

Se marie-t-on autrement?

GÉRALDINE

Et c'est nous qu'on appelle les prostituées!

VALENTIN

Eh bien, puis-je espérer que...

GÉRALDINE

Je sens que je vais faire une bêtise... Vous ne voudriez pas attendre jusqu'à demain?

VALENTIN

Les quarante jours sont limités.

GÉRALDINE

Après les six semaines, vous vous en irez, dites?

VALENTIN

Je m'en irai.

GÉRALDINE

Vous marier?

Toute ma carrière repose sur cette dot.

GÉRALDINE

Quand il faudra nous séparer, vous ne vous tuerez pas sur mon paillasson ?

VALENTIN

Quelle idée !

GÉRALDINE

Dam! mon petit, il y en a eu! Je suis très dangereuse pour les petits bourgeois!...

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