SCENE II GÉRALDINE, VALENTIN, PEPETTA
VALENTIN, un bouquet de violettes à la main.
Votre soubrette m'est hostile, mais elle est de bonne garde.
Le dévouement même. (APepetta.) Va, ma bonne.
(Pepetta sort.)
VALENTIN Je n'en veux pas à vos jours, (il s'avance.) Voici un petit bouquet de violettes dites : de Parme, parce qu'elles viennent de Nice. A Paris, c'est tout ce qu'on en a pour deux sous. Me permettez-vous de vous les offrir?
GÉRALDINE
Avec plaisir. J'adore le parfum de la violette.
VALENTIN
Vous le préférez à celui du cuir de Russie?
GÉRALDINE
Certainement.
VALENTIN
J'ai donc bien fait de rendre le portefeuille.
GÉRALDINE
De le rendre, à qui?
VALENTIN
A mon ad hoc. Sa tête était à peindre. Un membre du Caveau à qui on viendrait couper les rimes : Momus, Bacchus et Vénus.
GÉRALDINE
Et les vingt-cinq mille?
Ils sont dans le cuir de Russie. A quoi pouvaient-ils me servir? Ils n'ont plus d'objet. Je vous apporte mes adieux.
GÉRALDINE
A moi?
VALENTIN
Vous les respirez dans ces violettes.
GÉRALDINE
Et... où allez-vous?... Pardon!
VALENTIN
Aucune indiscrétion. La direction d'une mine de cuivre en Portugal. C'est mon négoce.
GÉRALDINE
Biles compliments. Et votre mariage?
VALENTIN
Oh! je reviendrai.
GÉRALDINE
Cela me paraît indispensable. On n'en fait pas encore par procuration.
VALENTIN, riant.
Non... puis je repartirai.
GÉRALDINE
En Portugal ?
Ou ailleurs.
GÉRALDINE
Avec votre femme?
VALENTIN
Si elle veut, mais il n'y a pas apparence.
GÉRALDINE
Quoi, vous la plaquerez... je veux dire, vous la laisserez seule, à Paris, comme ça? Pas dès le lendemain des noces, dites?
VALENTIN
Oh! madame! Pour qui me prenez-vous? Le soir même.
GÉRALDINE
Enfin, ça ne me regarde pas; mais nom d'un petit bonhomme, s'il vit encore!... C'est toujours dans six semaines... la cérémonie?
VALENTIN
Le temps ne court pas pour vous. Il y a aujourd'hui quinze jours que je vous ai rencontrée devant le clou, bureau J.
GÉRALDINE
Quelle mémoire!
Et que je vous cherche à travers trois millions d'âmes.
GÉRALDINE
S'il ne vous reste plus qu'un mois à attendre, pourquoi ne le passez-vous pas tranquillement chez vous à travailler?
VALENTIN
Je ne peux plus travailler.
GÉRALDINE
On s'amuse.
VALENTIN
Je n'ai pas appris à m'amuser.
GÉRALDINE
Que vous arrive-t-il ?
VALENTIN
Je crois que je vous aime.
GÉRALDINE, tressautant.
Moi ?... Ah ! non !... Pas ça !... A bout portant, c'est bête !
VALENTIN
Mais je n'en suis pas sûr.
GÉRALDINE
Ah ! tanl mieux'! Mais no me la poussez plus, voulez-vous? On a beau être du métier, ça prend toujours, et alors...
Alors?
GÉRALDINE
On se fait du mal.
VALENTIN
Ne craignez rien, je m'en vais en Portugal. Vous pouvez, si vous voulez, m'éviter le voyage.
En quoi faisant?
En décidant...
Quoi?
Si je vous aime ?
Une consultation ?
Scientifique.
GERALDINE VALENTIN
GÉRALDINE VALENTIN
GÉRALDINE VALENTIN
GÉRALDINE
Au moins, vous courez de suite aux spécialistes! Eh bien, voyons, asseyez-vous, (ils s'asseoient l'un auprès de l'autre.) Que ressentez-vous?
En ee moment, je suis très bien ; c'est à la porte que ça va me reprendre.
GÉRALDINE
Quoi? Définissez?
VALENTIN
Une espèce de fièvre avec bien-être...
GÉRALDINE
Dormez-vous bien ?
VALENTIN
Pas dans mon lit.
GÉRALDINE
Où, alors?
VALENTIN
Par exemple, au Hammam, après le bain turc complet, bien complet, et la piscine.
GÉRALDINE
Est-ce légèrement ou comme une masse ?
VALENTIN
Gomme une masse oppressée qui soupire.
GÉRALDINE
L'appétit?
Triplé.
GÉRALDINE
Eh bien alors! Moi, quand je l'ai, je ne mange plus, même un petit suisse.
VALENTIN
Je dis triplé par une gymnastique forcenée, je ne quitte les haltères que pour les trapèzes aériens, et puis vite à la salle d'armes! Là, je vous retrouve, campée, devant moi, sur la planche.
GÉRALDINE
C'est un cercle vicieux. Et les stupéfiants? En avez-vous essayé? Ça réussit quelquefois.
YALENTIN
Je les empile sur les stimulants!... Des cigares à anë.sthéiser des boas gros comme eux. C'est à rendre l'âmè. Vous la retenez au bout des spirales, comme un petit ballon captif.
GÉRALDINE
Il y a des symptômes... Avez-vous joué?
VALENTIN
Energiquement.
Dans les tripots?
Les plus autorisés.
Quel résultat?
YALENTIN
GÉRALDINE VALENTIN
On me prend pour un grec! J'ai des distractions... infaillibles... Vous en êtes la cause et le mobile.
GÉRALDINE
Cessez tout de suite ce remède. Reste ce que nous appelons à la Faculté l'hommage périodique à la sainte nature. Quelle hygiène, les jours dominicaux?
VALENTIN
Du soixante sur la bécane, en droite ligne.
GÉRALDINE
Allons donc, personne ne les fait!
VALENTIN Si, VOUS...
GÉRALDINE Moi?
VALENTIN
Oui, vous courez devant. En est-ce?
GÉRALDINE
On pourrait s'y tromper.
VALENTIN
Trompez-vous y. (il se lève.)
Minute. Lorsque je vous cramponne ainsi et la nuit et le jour, avez-vous une envie terrible?
VALENTIN
Oui.
GÉRALDINE
Celle de me mordre, hein?
VALENTIN
Non, au contraire.
GÉRALDINE
Alors, ça n'en est pas... On mord... Demandez à Pasteur... Vous n'avez pas « la véritable amour! »
VALENTIN
Qu'est-ce que j'ai?
GÉRALDINE
Le « d'sir », comme on dit à la Comédie-Française, et pour ça, non et non, je ne marcherai pas avec vous.
VALENTIN
Merci du privilège. Il m'honore.
GÉRALDINE
Plus que vous ne le croyez.
VALENTIN
Il faudrait être roi d'opérette?
Je vous l'ai dit, ça, c'est le négoce.
VALENTIN
Vous comptez lui rester fidèle?
GÉRALDINE
Si j'y compte. Plus que je ne l'espère.
VALENTIN
Alors, pourquoi pas moi?
GÉRALDINE
Je me le demande en ce moment.
VALENTIN
C'est donc que je vous fais horreur?
GÉRALDINE
Croyez-vous?
VALENTIN
On fait horreur ou non, c'est mathématique.
GÉRALDINE
X, Y, Z. — Ah ! qu'ils sont forts !
VALENTIN. (Il prend son chapeau.) Vous n'avez pas de commissions pour le Portugal?
Dites-lui le bonjour de ma part.
VALENTIN. (Il va à la porte.) Je n'y manquerai pas. Adieu!
GÉRALDINE
Faites un heureux voyage, monsieur Gourdan.
VALENTIN
Mais, vous êtes un peu émue, tout de même. Pour quelle raison me rejetez-vous?
GÉRALDINE
Vous tenez à le savoir?
\ VALENTIN
J'y tiens.
GÉRALDINE
Prenez garde.
VALENTIN
Dites!
GÉRALDINE
Cela peut vous mener loin.
VALENTIN
Allons-y ensemble!
GÉRALDINE
C'est vous qui l'aurez voulu.
Je le veux. Dites-le moi.
GÉRALDINE C'est parce que...
VALENTIN
Parce que?..
GÉRALDINE
Parce que vous ne savez pas friser vos moustaches.
VALENTIN, s'agenouillant.
Frisez-les moi.
(Entre Pepetta.)
GÉRALDINE
C'est vrai que tu Tas rendu, le portefeuille?
Oui.
Bêta!
C'en est alors?
Peut-être.
VALENTIN
GERALDINE
Madame!