‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 20 sur 67 · SCENE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIÈRE

GÉRALDINE, PEPETTA

GÉRALDINE (allongée sur un divan bas ; elle s'étire et bâille.) Aâââh! Pepetta !

PEPETTA

Oui, je sais, madame s'embête.

GÉRALDINE

A crever ! Pourquoi ?

PEPETTA, sentencieuse.

Parce que madame est trop heureuse. Le bonheur ne convient pas à la bête humaine. C'est la particularité des mollusques.

GÉRALDINE

Sapristi ! Regarde donc. Est-ce que j'engraisse ?

PEPETTA

Comme c'est moi qui lace votre Majesté chaonienne, j'ai l'honneur de lui en donner l'assurance. Je lâche déjà d'un cran vos prisonniers.

GÉRALDINE

Oh! mon Diou ! Je tourne à la femme turque, alors ? Ah ! pas encore, dis?

Madame dort trop, surtout la nuit.

GÉRALDINE

Ça, ce n'est pas ma faute.

PEPETTA

Non, c'est celle du pigeon... Je veux dire du roi voyageur. Je reconnais que son regain manque un peu de présence réelle. Nous en sommes au roman par lettres.

GÉRALDINE

Il m'en envoie de là-bas de délicieuses; et, ce matin encore. Quel être charmant ! Cependant, tu sais, si j'engraisse, il va falloir aviser.

PEPETTA

Il y a des femmes à qui la fidélité ne réussit pas. Le médecin est obligé de la leur défendre. Mais madame n'en est pas là, elle peut attendre... d'un cran encore. Quand revient-il de sa montagne ?

GÉRALDINE

Il ne me le dit. pas. Voici sa lettre d'aujourd'hui. (Elle lit.) « Tout va bien ici pour le quart d'heure. Je viens de les doter dïm nouvel impôt qui paraît prendre. Néanmoins, ayez l'œil sur votre Petit Journal. Boscaroff m'embête. Si cet organe annonce uhçhambard dans les Balkans, mettez mon couvert à tout hasard. » — Voilà. J'oubliais, il y a un post-scriptum

pour toi, Pepetta-: « La senora Pepetta est-elle contente d'Omar ? »

PEPETTA, parlant au loin.

Oui, Sire ! C'est chic ici et monarchique. Vous êtes le dernier de ceux qui, pour un bécot sous les frisons, flanquent une femme dans la pierre de taille et le bois des îles. Larbins partout, cuisinier d'art, l'auto dans la remise et la liste civile chez le couturier du régime. Oui, Sire, Pepetta est contente, elle vous gobe et elle vous lance dans l'espace

ses civilités distinguées.

(Géraldine bâille).

GÉRALDINE

Aââàh, Pepetta.

PEPETTA, continuant.

Mais vous seriez prudent de revenir, ça manque

d'Omar dans la Omarderie

GÉRALDINE, se levant.

Viens faire un tour.

PEPETTA

Hum !... Où cela, madame ?

GÉRALDINE

Dans un lieu gai.

PEPETTA

11 n'y en a pas !

GÉRALDINE

Dans la rue, à pied, le nez en l'air. J'ai besoin de marcher un peu.

PEPETTA

On n'a jamais besoin de marcher, même un peu.

GERALDINE

Reste si tu veux, moi je sors.

PEPETTA, soupiran Pauvre Tacoman !

GÉRALDINE

Est-ce moi qui suis cause ?

PEPETTA

De quoi ?

GÉRALDINE

De ce qu'il fait beau temps?

PEPETTA

Madame a ses yeux vagues.

GÉRALDINE

Viens-tu ou ne viens-tu pas?

PEPETTA

Les Balkans me paient pour lire le Petit Journal. Je gagnerai honnêtement ma vie au coin de la fenêtre.

(Elle prend le Petit Journal et s'assied au coin delà fenêtre.)

GÉRALDINE

A ton aise. Je n'ai pas besoin de toi pour enjamber un ruisseau sans crotter mes bas. (Elle va à la porte.)

Madame est donc maudite de Dieu?

GÉRALDINE

Pourquoi?

PEPETTA

C'est sa crise de béguinage.

GÉRALDINE

Je m'embête et j'engraisse : flûte!

PEPETTA, à la fenêtre.

Madame oublie trop vite l'aventure de l'ingénieur au portefeuille. Pour qu'elle ait raté sa position, il ne s'en est fallu que d'un poil de ce lapin de première classe!

GÉRALDINE

Le fait est qu'il l'a eue belle pendant cinq minutes.

PEPETTA, se levant brusquement.

Alors, madame, ne sortez pas.

GÉRALDINE

Qu'est-ce qu'il y a? Tu m'as fait peur.

PEPETTA

Il y a qu'il est là, en face, sur le trottoir.

GÉRALDINE

Qui?

Mais le lapin. Ah! mon Dieu! le voici qui vient. (Coup de

sonnette.) Le lapin sonne! (Elle se précipite dehors.) Madame n'y

est pas.

(Elle sort.)

GÉRALDINE

Tiens, il rapplique?

VOIX DE PBPETTA

Non, monsieur, non, c'est une erreur, madame est en voyage.

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