‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 34 sur 67 · VALENTIN ANGÉLIQUE · texte numérisé non relu

VALENTIN ANGÉLIQUE

VALENTIN

Pardon, entendons-nous. Je vous dis que je déplore de ne pas pouvoir vous aimer et vous me répondez : moi aussi. Il enrésulterait que. .

Que quoi... ?

VALENTIN

Mais que... nous bafouillons.

ANGÉLIQUE

Parlez pour vous.

VALENTIN

Voilà donc qui est réglé et je n'ai plus rien à vous dire.

ANGÉLIQUE

Ni moi à entendre.

VALENTIN

Je peux vous tenir compagnie ?

ANGELIQUE Tout à votre aise.

VALENTIN

Et même avec plaisir. Quel beau temps... ce soir. Le baromètre...

ANGÉLIQUE

Réaumur ou Farenheit?

VALENTIN

Oui, je suis stupide.

Mais non, je vous assure. L'esprit a ses heures, voilà tout.

VALENTIN

Le vôtre, je le vois, fait le tour du cadran.

ANGÉLIQUE

Eh ! bien, mais... cela revient.

VALENTIN

Tolérez-vous les compliments ? .

ANGÉLIQUE

Pas de tout le inonde.

VALENTIN

Je ne voulais que rendre hommage à la distinction particulière de votre personne. J'ajouterai même, si vous le permettez, qu'il y a en vous une aristocratie de ton, de manières, une grâce de race qui me préoccupe comme un problème.

ANGÉLIQUE

Où est le problème ?

VALENTIN

Vous ne vous adaptez pas au nom que vous portez,

ANGÉLIQUE

Mais auquel ?

Je ne sais que celui de Florette !... Y en a-t-il un autre ? Vous rougissez !

ANGÉLIQUE

De ma marraine.

VALENTIN

Excusez-moi, mademoiselle, un nom n'est qu'un nom, mais celui-là, comment dire? vous déguise, oui, vous déguise. Il ne me vient pas d'autre mot. Florette, si c'est vous, c'est vous comme sous le masque.

ANGÉLIQUE

Que supposez-vous donc ?

VALENTIN

Ailleurs qu'ici, je vous croirais d'excellente famille.

ANGÉLIQUE

Toute famille est excellente, si elle est vraiment une famille.

VALENTIN

Vous devez donc à la vôtre l'élévation de ces idées généreuses, mais vous ne devez qu'à vous-même de les exprimer si noblement.

ANGÉLIQUE

Vous me gênez un peu.

VALENTIN

Je ne craindrais rien tant que de vous offenser. J'ignore ce qui m'attire à vous chercher ainsi à travers vous-même, mais je vous sens très fi ère, très brave, très aimante, fidèle à <■ eux que vous aimez!

ANGÉLIQUE

Voit-on cela sous le masque ?

VALENTIN

Honnête comme vos yeux, tendre comme votre bouche, pure comme votre front, loyale comme votre main.

(Il veut lui prendre la main.)

ANGÉLIQUE

Vous me violentez.

VALENTIN

Pour vérifier ?

ANGÉLIQUE, à elle-même.

Si c'est de la chiromancie?... (Elle lui laisse sa main.)

(Géraldine paraît un instant sous une tenture, écoute et regarde.)

VALENTIN, lui tenant la main.

Non, ce n'est pas de la chiromancie. Scientifiquement, la main résume l'être. Voyez, dans celle-ci, l'harmonie de l'ensemble, le rythme des lignes, la clarté intérieure de l'enveloppe si ferme dans sa délicatesse, la tiédeur saine dont elle est le foyer... Telle main, telle âme et tel corps aussi, c'est mathématique.

ANGÉLIQUE, à part.

C'est mon mari !

VALENTIN

Votre main, mademoiselle, est sereine et tendre, la raison

la dessine, l'amour l'anime, la santé la velouté. Oh! la belle main ! dont le toucher vaut une caresse et la pression un serment. Mais vous riez?

ANGÉLIQUE

Je regarde la vôtre!

(Géraldine disparaît.)

VALENTIN, troublé, lui laisse tomber la main et s'éloigne. De loin:) Y a-t-il longtemps que vous la connaissez?

ANGÉLIQUE

Qui?

VALENTIN

Mais... ma sœur de lait.

ANGÉLIQUE

Géraldine? Depuis le couvent.

VALENTIN

C'est vrai, qu'elle est votre meilleure amie?

ANGÉLIQUE

Très vrai.

VALENTIN

Votre amitié s'alimente probablement du contraste.

ANGÉLIQUE

Nous contrastons tant que cela?

Jamais deux femmes, également attirantes, ne furent pourtant si dissemblables.

ANGÉLIQUE

En quoi?

PETITE MKItK 12'j

VALENTIN

En tout, el de la tête aux pieds! Je plains celui qui aurait à choisir.

ANGÉLIQUE, un geste.

Oli ! (Elle ouvre son éventail.)

VALENTIN

Vous rougissez encore.

ANGÉLIQUE

De l'hypothèse. Elle est... extravagante.

VALENTIN

Il est impossible que l'aventure n'ait pas eu lieu déjà, puisque Ton a pu vous voir ensemble toutes les deux.

ANGÉLIQUE

Vous croyez?

VALENTIN

Le dilemme se posera... Soyez-en sûre, un jour ou l'autre.

ANGÉLIQUE

Aime-t-on deux femmes à la fois?

Je me le demande aussi.

ANGÉLIQUE

Il n'appartient qu'à l'homme de répondre.

VALENTIN

Dans la nature, il y a peut-être deux amours.

ANGÉLIQUE, sourire.

Ah!... nous le saurions!

VALENTIN

Dans la société, ils y sont. Pour notre sexe, il y a la maîtresse et l'épouse. Gela s'enseigne même chez les notaires.

ANGÉLIQUE

Je Pavais déjà entendu dire.

VALENTIN

Avez-vous aimé deux hommes, Florette ?

ANGÉLIQUE

Qui, moi?

VALENTIN

Pardon, mademoiselle... je voulais dire : le pourriez-vous ?

ANGÉLIQUE

Jamais la question ne m'avait été posée.

Je vous la pose.

ANGÉLIQUE

Aimer deux hommes? Non, je ne le pourrais pas.

VALENTIN

Alors, le plus heureux des mortels est... monsieur votre amant.

ANGÉLIQUE

Il est à naître, pour le moment.

VALENTIN

Votre mari, alors ?

ANGÉLIQUE

Il n'en tient qu'à lui.

VALENTIN

Vous êtes mariée?

ANGÉUQl'E

Serais-je ici?

VALKNTIN

C/est vraiment un jeu de cache-cache absurde que la vie, el si quelqu'un la règle d'en haut ou d'en bas, cet inventeur n'a pas le sens commun. — Oui, je vous aurais rencontrée ailleurs qu'ici, il y a quinze jours, et n'importe où, dans un square, une pire, un musée, au théâtre, l'attraction opérait d'ellemême, par la force toute simple de son propre phénomène. Cette jolie main, si tendre, si saine, si sûre, blason parlant d'une àme qui promet le bonheur et sourit à la mienne, je l'aurais gardée dans ma main, et, là, aujourd'hui...

ANGÉLIQUE

Vous venez de me la rendre.

VALENTIN

Je n'ai pas d'anneau à y mettre.

xVNGÉLIQUE

Qui vous le demande?

VALENTIN

Excusez-moi !

(Géraldine entre par la gauche. A son entrée, Valentin s'écarte d'Angélique.)

Page 1