VALENTIN ANGÉLIQUE
VALENTIN
Pardon, entendons-nous. Je vous dis que je déplore de ne pas pouvoir vous aimer et vous me répondez : moi aussi. Il enrésulterait que. .
Que quoi... ?
VALENTIN
Mais que... nous bafouillons.
ANGÉLIQUE
Parlez pour vous.
VALENTIN
Voilà donc qui est réglé et je n'ai plus rien à vous dire.
ANGÉLIQUE
Ni moi à entendre.
VALENTIN
Je peux vous tenir compagnie ?
ANGELIQUE Tout à votre aise.
VALENTIN
Et même avec plaisir. Quel beau temps... ce soir. Le baromètre...
ANGÉLIQUE
Réaumur ou Farenheit?
VALENTIN
Oui, je suis stupide.
Mais non, je vous assure. L'esprit a ses heures, voilà tout.
VALENTIN
Le vôtre, je le vois, fait le tour du cadran.
ANGÉLIQUE
Eh ! bien, mais... cela revient.
VALENTIN
Tolérez-vous les compliments ? .
ANGÉLIQUE
Pas de tout le inonde.
VALENTIN
Je ne voulais que rendre hommage à la distinction particulière de votre personne. J'ajouterai même, si vous le permettez, qu'il y a en vous une aristocratie de ton, de manières, une grâce de race qui me préoccupe comme un problème.
ANGÉLIQUE
Où est le problème ?
VALENTIN
Vous ne vous adaptez pas au nom que vous portez,
ANGÉLIQUE
Mais auquel ?
Je ne sais que celui de Florette !... Y en a-t-il un autre ? Vous rougissez !
ANGÉLIQUE
De ma marraine.
VALENTIN
Excusez-moi, mademoiselle, un nom n'est qu'un nom, mais celui-là, comment dire? vous déguise, oui, vous déguise. Il ne me vient pas d'autre mot. Florette, si c'est vous, c'est vous comme sous le masque.
ANGÉLIQUE
Que supposez-vous donc ?
VALENTIN
Ailleurs qu'ici, je vous croirais d'excellente famille.
ANGÉLIQUE
Toute famille est excellente, si elle est vraiment une famille.
VALENTIN
Vous devez donc à la vôtre l'élévation de ces idées généreuses, mais vous ne devez qu'à vous-même de les exprimer si noblement.
ANGÉLIQUE
Vous me gênez un peu.
VALENTIN
Je ne craindrais rien tant que de vous offenser. J'ignore ce qui m'attire à vous chercher ainsi à travers vous-même, mais je vous sens très fi ère, très brave, très aimante, fidèle à <■ eux que vous aimez!
ANGÉLIQUE
Voit-on cela sous le masque ?
VALENTIN
Honnête comme vos yeux, tendre comme votre bouche, pure comme votre front, loyale comme votre main.
(Il veut lui prendre la main.)
ANGÉLIQUE
Vous me violentez.
VALENTIN
Pour vérifier ?
ANGÉLIQUE, à elle-même.
Si c'est de la chiromancie?... (Elle lui laisse sa main.)
(Géraldine paraît un instant sous une tenture, écoute et regarde.)
VALENTIN, lui tenant la main.
Non, ce n'est pas de la chiromancie. Scientifiquement, la main résume l'être. Voyez, dans celle-ci, l'harmonie de l'ensemble, le rythme des lignes, la clarté intérieure de l'enveloppe si ferme dans sa délicatesse, la tiédeur saine dont elle est le foyer... Telle main, telle âme et tel corps aussi, c'est mathématique.
ANGÉLIQUE, à part.
C'est mon mari !
VALENTIN
Votre main, mademoiselle, est sereine et tendre, la raison
la dessine, l'amour l'anime, la santé la velouté. Oh! la belle main ! dont le toucher vaut une caresse et la pression un serment. Mais vous riez?
ANGÉLIQUE
Je regarde la vôtre!
(Géraldine disparaît.)
VALENTIN, troublé, lui laisse tomber la main et s'éloigne. De loin:) Y a-t-il longtemps que vous la connaissez?
ANGÉLIQUE
Qui?
VALENTIN
Mais... ma sœur de lait.
ANGÉLIQUE
Géraldine? Depuis le couvent.
VALENTIN
C'est vrai, qu'elle est votre meilleure amie?
ANGÉLIQUE
Très vrai.
VALENTIN
Votre amitié s'alimente probablement du contraste.
ANGÉLIQUE
Nous contrastons tant que cela?
Jamais deux femmes, également attirantes, ne furent pourtant si dissemblables.
ANGÉLIQUE
En quoi?
PETITE MKItK 12'j
VALENTIN
En tout, el de la tête aux pieds! Je plains celui qui aurait à choisir.
ANGÉLIQUE, un geste.
Oli ! (Elle ouvre son éventail.)
VALENTIN
Vous rougissez encore.
ANGÉLIQUE
De l'hypothèse. Elle est... extravagante.
VALENTIN
Il est impossible que l'aventure n'ait pas eu lieu déjà, puisque Ton a pu vous voir ensemble toutes les deux.
ANGÉLIQUE
Vous croyez?
VALENTIN
Le dilemme se posera... Soyez-en sûre, un jour ou l'autre.
ANGÉLIQUE
Aime-t-on deux femmes à la fois?
Je me le demande aussi.
ANGÉLIQUE
Il n'appartient qu'à l'homme de répondre.
VALENTIN
Dans la nature, il y a peut-être deux amours.
ANGÉLIQUE, sourire.
Ah!... nous le saurions!
VALENTIN
Dans la société, ils y sont. Pour notre sexe, il y a la maîtresse et l'épouse. Gela s'enseigne même chez les notaires.
ANGÉLIQUE
Je Pavais déjà entendu dire.
VALENTIN
Avez-vous aimé deux hommes, Florette ?
ANGÉLIQUE
Qui, moi?
VALENTIN
Pardon, mademoiselle... je voulais dire : le pourriez-vous ?
ANGÉLIQUE
Jamais la question ne m'avait été posée.
Je vous la pose.
ANGÉLIQUE
Aimer deux hommes? Non, je ne le pourrais pas.
VALENTIN
Alors, le plus heureux des mortels est... monsieur votre amant.
ANGÉLIQUE
Il est à naître, pour le moment.
VALENTIN
Votre mari, alors ?
ANGÉLIQUE
Il n'en tient qu'à lui.
VALENTIN
Vous êtes mariée?
ANGÉUQl'E
Serais-je ici?
VALKNTIN
C/est vraiment un jeu de cache-cache absurde que la vie, el si quelqu'un la règle d'en haut ou d'en bas, cet inventeur n'a pas le sens commun. — Oui, je vous aurais rencontrée ailleurs qu'ici, il y a quinze jours, et n'importe où, dans un square, une pire, un musée, au théâtre, l'attraction opérait d'ellemême, par la force toute simple de son propre phénomène. Cette jolie main, si tendre, si saine, si sûre, blason parlant d'une àme qui promet le bonheur et sourit à la mienne, je l'aurais gardée dans ma main, et, là, aujourd'hui...
ANGÉLIQUE
Vous venez de me la rendre.
VALENTIN
Je n'ai pas d'anneau à y mettre.
xVNGÉLIQUE
Qui vous le demande?
VALENTIN
Excusez-moi !
(Géraldine entre par la gauche. A son entrée, Valentin s'écarte d'Angélique.)