‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 47 sur 67 · SCENE VII GÉRALDINE, VALENTIN · texte numérisé non relu

SCENE VII GÉRALDINE, VALENTIN

(Au départ de Tacoman, Géraldine le suit des yeux vivement émue.)

Oh ! cette émotion ! Elle n'est pas flatteuse pour moi, sans reproches.

GÉRALDINE

Ce n'est pas ma faute, il m'a tant aimée !

VALENTIN

Dis tout de suite qu'il t'aime encore?

GÉRALDINE

On n'est pas de bois! (Elle se mire.) Et puis les ruptures vieillissent!

VALENTIN

Je viens de l'appartement. Je ne sais pas pourquoi il m'a paru immense. Ce n'est pas avec ce que j'ai ici que nous pourrions meubler un tel champ de Mars.

GÉRALDINE

On s'arrange avec un tapissier qui vous fait crédit.

VALENTIN

D'abord, j'ai horreur de ça, et puis j'ai beaucoup réfléchi en marchant dans la neige.

GÉRALDINE

Oui, c'est mal ce que^nous avons fait, tu sais?

VALENTIN

Mal, non, malheureux, si tu veux.

Tu étais gris. Il ne faudra plus boire.

VALENTIN

Pourquoi? }

GÉRALDINE

Parce que tu n'es pas créé pour ça.

VALENTIN, riant.

On est créé pour boire?

GÉRALDINE

Comme pour le reste.

VALENTIN

Omar avait le don, luil

GÉRALDINE

Précisément, il l'a toujours eu, il l'aura toujours. C'est dans le sang ! Il est des nôtres.

VALENTIN

Comment, des vôtres? En voilà un mot, par exemple!

GÉRALDINE

Ah! tant pis! Que veux-tu, je n'ai pas encore l'habitude de tourner sept fois ma langue avant de dire les choses comme elles sont.

VALENTIN

Cela ne s'apprend que dans le monde, évidemment.

(Il prend la décoration et la range dans un tiroir.)

GÉRALDINE

Qu'est-ce que tu fais?

VALENTIN

Je range ça.

GÉRALDINE

La décoration. Tu l'acceptes, alors?

VALENTIN

Ça peut toujours servir! (Voyant la boite à poudre de riz par terre.) Qu'est-ce que c'est ça, par terre?

GÉRALDINE

De la poudre de riz* Ce n'est pas sale.

VALENTIN

Mais... sur le parquet... ciré?

GÉRALDINE

Je m'en mets bien sur la figure.

VALENTIN, refrénant un mouvement de colère.

Oui, c'est évident, la transition pour toi est un peu brusque. Je ne peux pas le premier jour exiger de toi l'avatar complet qui s'impose. Mais, il s'impose, il faut que tu le comprennes dès à présent. Nous ne sommes point créés pour nous amuser... et du moins tout le temps, et puis... (Géraldine, assise, ferme les yeux.) Qu'est-ce que tu as? Tu dors?

GÉRALDINE, les yeux fermés.

Non, non, va, continue... Je t'écoute...

VALENTIN

Une liaison telle que la nôtre...

GÉRALDINE, même jeu.

Dieu! qu'il est drôle! (Elle rit.) Ah! ah! Plus rien à friser!

VALENTINE

De quoi ris-tu?

GÉRALDINE, riant.

Je te vois sans moustaches !

VALENTIN

C'est bête! Tu es donc sotte?

GÉRALDINE, se levant.

Une oie, mon cher. Tout Paris te le dira : Géraldine, bonne fille, mais pas des Quarante.

VALENTIN

Alors, c'est comme ça que cela va aller dans le ménage?

GÉRALDINE

Divorce.

VALENTIN

Mais nous ne sommes pas mariés, ma chère»

GÉRALDINE

Ça manque de dot?

Je ne t'en demande pas.

GÉRALDINE

J'en ai une.

VALENTIN

Qu'est-ce que ça veut dire, ça?

GÉRALDINE

Ça veut dire ce que cela dit...

VALENTIN

Tu as de l'argent de côté, toi, Géraldine?

GÉRALDINE

Oh! pas trois millions, mais enfin une somme.

VALENTIN

Quelle somme?

GÉRALDINE

Tu le sais bien!

VALENTIN

Moi?

GÉRALDINE

Oui... cherche un peu.

VALENTIN

Comment veux-tu que je devine?

GERALDINE

Il y a un moyen. Ferme les yeux!... On voit très clair en fermant les yeux... C'est comme dans la rue, en marchant dans la neige... Les choses se réalisent, elles deviennent pratiques.

VALENTIN

Je ne comprends pas.

GÉRALDINE

Tu vas comprendre! (Elle lui met la main sur les yeux.) Qu'est-ce que tu vois?

VALENTINE

Rien.

GÉRALDINE

Si, un portefeuille en cuir de Russie. Qu'est-ce qu'il y a dans le cuir de Russie? Regarde bien.

VALENTIN

Vingt-cinq mille.

GÉRALDINE

En billets de banque?

VALENTIN

Naturellement.

GÉRALDINE

Où est-il, le portefeuille ?

Chez le notaire. Mais...

GÉRALDINE

Non, ne bouge pas encore. A qui appartiennent-ils, les vingt-cinq mille?

VALENTIN

Ils appartiennent à la Danaé du Gorrège.

GÉRALDINE

Est-ce qu'elle l'avait perdu, le portefeuille?

VALENTIN

Non.

GÉRALDINE

Pourtant, il est bien à elle?

VALENTIN

Oui.

GÉRALDINE

C'est donc qu'elle l'a gagné. Mais l'a-t-elle bien gagné? Réponds, chéri?

VALENTIN

Oh ! oui !

GÉRALDINE

Rouvre les yeux.

C'est-à-dire ?

GÉRALDINE

Embrasse-moi et va épouser ta femme.

VALENTIN

Comment, c'est toi qui veux?... Et toi, voyons, et toi? Je t'ai fait tout perdre par ma folie.

GÉRALDINE

Une folie en ce monde, c'est toujours ça de pris sur la vie.

VALENTIN

Eh bien, non, je ne veux pas... je ne dois pas... le lendemain... Que diraient-ils de moi dans les Mines?

GÉRALDINE

Ils en feront des calembours!

VALENTIN

Mais je t'aime... c'est de l'amour... je te le jure.

GÉRALDINE

Non, mon petit, c'est du d'sir. Va me chercher mon portefeuille.

VALENTIN

C'est bien toi qui l'exiges! Et après?

Après?... Nous serons quittes.

VALENTIN

Tu m'attends alors?

GÉRALDINE

Oui, oui.

VALENTIN

J'y vais! Mais attends-moi ! (H sort.)

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