SCENE VII GÉRALDINE, VALENTIN
(Au départ de Tacoman, Géraldine le suit des yeux vivement émue.)
Oh ! cette émotion ! Elle n'est pas flatteuse pour moi, sans reproches.
GÉRALDINE
Ce n'est pas ma faute, il m'a tant aimée !
VALENTIN
Dis tout de suite qu'il t'aime encore?
GÉRALDINE
On n'est pas de bois! (Elle se mire.) Et puis les ruptures vieillissent!
VALENTIN
Je viens de l'appartement. Je ne sais pas pourquoi il m'a paru immense. Ce n'est pas avec ce que j'ai ici que nous pourrions meubler un tel champ de Mars.
GÉRALDINE
On s'arrange avec un tapissier qui vous fait crédit.
VALENTIN
D'abord, j'ai horreur de ça, et puis j'ai beaucoup réfléchi en marchant dans la neige.
GÉRALDINE
Oui, c'est mal ce que^nous avons fait, tu sais?
VALENTIN
Mal, non, malheureux, si tu veux.
Tu étais gris. Il ne faudra plus boire.
VALENTIN
Pourquoi? }
GÉRALDINE
Parce que tu n'es pas créé pour ça.
VALENTIN, riant.
On est créé pour boire?
GÉRALDINE
Comme pour le reste.
VALENTIN
Omar avait le don, luil
GÉRALDINE
Précisément, il l'a toujours eu, il l'aura toujours. C'est dans le sang ! Il est des nôtres.
VALENTIN
Comment, des vôtres? En voilà un mot, par exemple!
GÉRALDINE
Ah! tant pis! Que veux-tu, je n'ai pas encore l'habitude de tourner sept fois ma langue avant de dire les choses comme elles sont.
VALENTIN
Cela ne s'apprend que dans le monde, évidemment.
(Il prend la décoration et la range dans un tiroir.)
GÉRALDINE
Qu'est-ce que tu fais?
VALENTIN
Je range ça.
GÉRALDINE
La décoration. Tu l'acceptes, alors?
VALENTIN
Ça peut toujours servir! (Voyant la boite à poudre de riz par terre.) Qu'est-ce que c'est ça, par terre?
GÉRALDINE
De la poudre de riz* Ce n'est pas sale.
VALENTIN
Mais... sur le parquet... ciré?
GÉRALDINE
Je m'en mets bien sur la figure.
VALENTIN, refrénant un mouvement de colère.
Oui, c'est évident, la transition pour toi est un peu brusque. Je ne peux pas le premier jour exiger de toi l'avatar complet qui s'impose. Mais, il s'impose, il faut que tu le comprennes dès à présent. Nous ne sommes point créés pour nous amuser... et du moins tout le temps, et puis... (Géraldine, assise, ferme les yeux.) Qu'est-ce que tu as? Tu dors?
GÉRALDINE, les yeux fermés.
Non, non, va, continue... Je t'écoute...
VALENTIN
Une liaison telle que la nôtre...
GÉRALDINE, même jeu.
Dieu! qu'il est drôle! (Elle rit.) Ah! ah! Plus rien à friser!
VALENTINE
De quoi ris-tu?
GÉRALDINE, riant.
Je te vois sans moustaches !
VALENTIN
C'est bête! Tu es donc sotte?
GÉRALDINE, se levant.
Une oie, mon cher. Tout Paris te le dira : Géraldine, bonne fille, mais pas des Quarante.
VALENTIN
Alors, c'est comme ça que cela va aller dans le ménage?
GÉRALDINE
Divorce.
VALENTIN
Mais nous ne sommes pas mariés, ma chère»
GÉRALDINE
Ça manque de dot?
Je ne t'en demande pas.
GÉRALDINE
J'en ai une.
VALENTIN
Qu'est-ce que ça veut dire, ça?
GÉRALDINE
Ça veut dire ce que cela dit...
VALENTIN
Tu as de l'argent de côté, toi, Géraldine?
GÉRALDINE
Oh! pas trois millions, mais enfin une somme.
VALENTIN
Quelle somme?
GÉRALDINE
Tu le sais bien!
VALENTIN
Moi?
GÉRALDINE
Oui... cherche un peu.
VALENTIN
Comment veux-tu que je devine?
GERALDINE
Il y a un moyen. Ferme les yeux!... On voit très clair en fermant les yeux... C'est comme dans la rue, en marchant dans la neige... Les choses se réalisent, elles deviennent pratiques.
VALENTIN
Je ne comprends pas.
GÉRALDINE
Tu vas comprendre! (Elle lui met la main sur les yeux.) Qu'est-ce que tu vois?
VALENTINE
Rien.
GÉRALDINE
Si, un portefeuille en cuir de Russie. Qu'est-ce qu'il y a dans le cuir de Russie? Regarde bien.
VALENTIN
Vingt-cinq mille.
GÉRALDINE
En billets de banque?
VALENTIN
Naturellement.
GÉRALDINE
Où est-il, le portefeuille ?
Chez le notaire. Mais...
GÉRALDINE
Non, ne bouge pas encore. A qui appartiennent-ils, les vingt-cinq mille?
VALENTIN
Ils appartiennent à la Danaé du Gorrège.
GÉRALDINE
Est-ce qu'elle l'avait perdu, le portefeuille?
VALENTIN
Non.
GÉRALDINE
Pourtant, il est bien à elle?
VALENTIN
Oui.
GÉRALDINE
C'est donc qu'elle l'a gagné. Mais l'a-t-elle bien gagné? Réponds, chéri?
VALENTIN
Oh ! oui !
GÉRALDINE
Rouvre les yeux.
C'est-à-dire ?
GÉRALDINE
Embrasse-moi et va épouser ta femme.
VALENTIN
Comment, c'est toi qui veux?... Et toi, voyons, et toi? Je t'ai fait tout perdre par ma folie.
GÉRALDINE
Une folie en ce monde, c'est toujours ça de pris sur la vie.
VALENTIN
Eh bien, non, je ne veux pas... je ne dois pas... le lendemain... Que diraient-ils de moi dans les Mines?
GÉRALDINE
Ils en feront des calembours!
VALENTIN
Mais je t'aime... c'est de l'amour... je te le jure.
GÉRALDINE
Non, mon petit, c'est du d'sir. Va me chercher mon portefeuille.
VALENTIN
C'est bien toi qui l'exiges! Et après?
Après?... Nous serons quittes.
VALENTIN
Tu m'attends alors?
GÉRALDINE
Oui, oui.
VALENTIN
J'y vais! Mais attends-moi ! (H sort.)