SCENE PREMIERE LAURE, GERMAINE
(Elles cousent, assises l'une près de l'autre.) GERMAINE
Et alors, maman ?
LAURE
Et alors quoi, Germaine ?
GERMAINE
Mais tu ne dis plus rien ?
LAURE
Je t'écoute vivre et c'est charmant, ce ramage de ta chère âme, une volière au soleil ! Comme tu l'aimes, ton Philippe !
GERMAINE
Aimer quelqu'un de plus sur la terre, est-ce en faire tort aux autres? Nous étions quatre, nous serons cinq, voilà tout
LAURE
C'est en effet cela. Rien de plus paisiblement heureux que ton doux roman d'enfant gâtée, dénoué par ce mariage avec le meilleur ami de ton frère. La vie ainsi réglée est la bonne. Non seulement, tu auras en Philippe de Paule l'époux rêvé, mais on dirait que le bon Dieu l'a fait sur un patron fourni par ton père lui-même. Nous n'avons eu qu'à le reconnaître > pour lui remettre la clef de ton cœur.
Mes chers parents bien-aimés ! Pourquoi faut-il que, dans le mariage, on se sépare? Quitter sa mère, pourtant !
LAURE
j'ai quitté la mienne; tes filles s'en iront de toi ; on se transmet cette sainte ingratitude? Mais je n'ai pas à me plaindre, ton mari pouvait t'emporter là-bas, chez lui, aux Antilles, où sont ses biens et sa fortune. Il a bien fait d'y renoncer.
GERMAINE
Est-ce qu'il en a été question ?
LAURE
Je n'ai plus à te cacher que cette séparation eût été un obstacle sérieux au consentement de ton père. Lorsque ton frère vint lui-même nous demander ta main pour le comte Philippe de Paule, il nous préconisa, en bon avocat, les avantages pratiques de l'alliance. 11 est, nous dit-il, l'un des plus opulents manufacturiers de la Martinique. Ses plantations occupent le quart de l'île, et Germaine, qu'il prend sans dot, va s'éveiller millionnaire dans un jardin d'enchantement qui est le paradis du Nouveau-Monde. — « Compte-t-il donc y emmener ma fille ? » balbutia le président atterré. Et Jacques n'eut qu'à le regarder pour s'assurer que, le jour de ton départ, ton pauvre père serait tombé raide sur le quai d'embarquement. L'amour des pères est plus égoïste que le nôtre.
GERMAINE
Mais s'il l'avait fallu, Jacques, mon frère, vous serait resté?
LAURE
A moi, surtout.
À tous les deux également, j'en suis sûre. Si mon frère s'amuse un peu comme tous les jeunes gens riches à Parisf c'est [pour soutenir le [rang auquel l'obligent son nom et sa fortune, mais c'est toujours au foyer de famille qu'il revient ; son cœur est ici, entre vous deux.
LAURE Certes, et lejprésident a pour [ton demi-frère la tendresse d'un père véritable ; [mais, Jacques n'en est pas moins en somme que le fils d'un autre, mon premier mari, et tu
dois déjà sentir que la plus chère habitude ne supplée pas à la nature. Jacques est mon enfant, sa Germaine est le nôtre. Enfin ton frère se mariera lui aussi, il a vingt-cinq ans déjà... Gomme le temps passe !
GERMAINE
Voilà une chose à laquelle il ne songe pas, par exemple, se marier !
LAURE Tout arrive, même qu'un grand toqué s'assagisse ! Il finira bien par distinguer entre les blondes celle que le ciel destine à se nommer Mme Jacques Séguin, comtesse d'Olastro.
GERMAINE
Eh bien, et vous?
LAURE
Nous vieillirons côte à côte, ton père et moi ; pareils à ces
fidèles époux de la fable, enracinés et changés en arbres,
nous mêlerons nos feuillages dans le couchant et nous en
abriterons les jeux de vos petits enfants.
(Entre Jacques.)
Ma bonne et sainte mère ! Tiens, Jacques !